Les patrons de SSII confirment les arguments de la révolution sociale

Logotype d'un réseau de propagande efficace du patronat

Tout s’est passé jeudi dernier sur les ondes de BFM radio dans l’émission « 01 Business ». Frédéric Simottel, animateur mais aussi rédacteur en chef du magazine 01 Informatique, veut contrer les arguments du livre. Pour cela, il a réuni, dans une ambiance de franche camaraderie, Olivier Vallet de Steria, Arnaud Ruffat d’Atos-Origin et Jean Mounet de Sopra Group. Mais la démonstration laisse franchement à désirer…

Depuis que le site professionnel du magazine 01 a parlé du livre, les patrons de SSII et leur syndicat, le Syntec numérique, s’organisent. C’est qu’avec plus de 3.500 connexions en moins de 24 heures au premier jour de publication, le débat s’est engagé dans le petit milieu des SSII. La riposte a donc eu lieu sur l’antenne de BFM radio, qui appartient au même groupe que 01 : NextRadioTV. Une tentative qui ne fait cependant que confirmer ce que j’ai soulevé quand je suis passé « derrière l’écran de la révolution sociale ».

Premier souci, personne autour de la table ne semble avoir lu le livre. A part Gilbert Kallenborn, chroniqueur, qui annonce dans sa revue de presse «une nouvelle moins sympathique pour nos invités » car « l’univers que décrit l’auteur est assez terrible.» L’animateur Frédéric Simottel attend la fin de l’émission pour avouer qu’il n’a même pas feuilleté le livre tandis qu’Olivier Vallet de Steria avoue qu’ « il se trouve que je (l’)ai parcouru ». Mais, parcouru n’est pas lu… Ce n’est pas grave, nos joyeux drilles vont déclamer sur tous les tons que ce livre n’est qu’une insulte à leurs nobles entreprises.

«Les SSII qui sont l’un des poumons de notre économie high-tech professionnelle», hurle d’abord Simottel avant de se demander : «Comment elles gèrent leurs ressources humaines qui sont leur trésor de guerre ? Les SSII s’adaptent-elles aux nouveaux modèles et aux innovations technologiques ?» L’émission est lancée quand il brame son slogan : «BFM Business, l’innovation technologique au service de votre entreprise !»

C’est Jean Mounet, le Vice-président de Sopra, qui ouvre le bal en prenant des airs de jeune vierge effarouchée. «Sur la question du livre, je ne suis absolument pas d’accord », commence-t-il. Attention, je vous préviens, leurs arguments ne vont pas voler bien haut. Il continue :  « Nous avons fait il y a deux ans avec le Syntec une enquête avec les syndicats de collaborateurs » (faut-il rappeler à Monsieur Mounet  que les entreprises ne sont pas composées de « collaborateurs » mais de salariés. « Collaborateur » n’est défini dans aucun texte de loi. Qu’un si grand patron fasse une telle erreur, c’est dire quelle place il donne à la légalité dans sa structure). Mais notre ayatollah de la SSII poursuit sans ciller :  « Cette enquête montrait qu’au contraire, les jeunes qui étaient embauchés en SSII étaient extrêmement satisfaits par leur travail et qu’il y avait même un contraste entre l’image interne (…) en SSII et puis l’image externe des SSII. Donc j’ai l’impression que ce bouquin et ses citations traduisent plus l’image externe que la réalité des choses. » Il conclu sa vindicte en se répétant : » je ne suis absolument pas d’accord avec les conclusion qui ont été tirées dans ce livre. » Devant une telle débauche d’arguments, on a le souffle coupé. Mais quid des sources et des chiffres précis de l’enquête qu’il cite ? Et quand Monsieur Mounet remet-il en cause la moindre piste du livre ? Jamais. C’est qu’Arnaud Ruffat n’a pas encore pris la parole.

Le PDG d’Atos Origin France a l’argument béton : «Nous avons le Well Being at work (Bien être au travail, NDLR) ». Kesako ? Un concept qu’a développé la direction d’Atos-Origin qui permet à son PDG de dire : « c’est vraiment des sujets qu’on a pleinement en tête. On travaille sur la formation, l’accueil et les conditions de travail et donc tous ces sujets là sont pris en charge. » Comment ? Circulez, il n’y a plus rien à voir.

Il reste encore un invité qui n’est pas intervenu. Il s’agit d’Olivier Vallet, DG de Steria France, celui qui a « parcouru le livre »« Je ne me suis pas du tout reconnu dedans parce que les collaborateurs Steria aujourd’hui ne sont absolument pas en phase avec ce qui a été écrit. » (Décidément cette manie du « collaborateur » !) Notre petit soldat patronal n’en dira pas plus sur « ce qui a été écrit ». Il livre tout de même une information capitale : « Je suis président du collège SSII au Syntec et c’est justement un thème qu’on a décidé d’adresser pour mieux communiquer à l’extérieur sur nos métiers et mieux faire connaître nos métiers. » En clair, il avoue que le patronat informatique va répondre par la communication à un livre qui, à les écouter, serait faux du début à la fin. Une belle reconnaissance pour mon travail.

Pendant une heure, Frédéric Simottel et ses acolytes noient donc le sujet en jouant l’étonnement. A aucun moment ils ne répondent à ce que j’ai avancé comme la mise en régie des salariés qui est totalement illégale. Seul l’intérim peut prêter sa main d’œuvre. Rien non plus sur la gestion des ressources humaines qui reposent sur des commerciaux – « les marchands de viande » – qui naviguent dans le flou en matière sociale. Et les fausses offres d’emploi, le turn-over hallucinant, la rentabilité à tous crins, l’utilisation des stagiaires, la politique salariale, le vide juridique autour de l’intercontrat ??? Leur unique réponse : « On a certainement un travail de communication pour mieux faire connaître nos métiers. ça n’a vraiment rien à voir avec ce qui a été écrit. » C’est que maintenant, avec ce travail précis et argumenté, la contestation est possible. Et ça, le patronat n’aime pas trop.

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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6 commentaires pour Les patrons de SSII confirment les arguments de la révolution sociale

  1. BigBill dit :

    Je n’ai pas encore lu le livre, mais je l’ai commandé 😉
    Néanmoins, je reconnais bien la un monde que j’ai quitté il y a quelques années … pour les raisons que vous citez. Il ne faut pas s’étonner s’il y a de moins en moins d’élèves ingénieur en informatique.
    C’est étonnant de voir qu’aux USA Google et Facebook se battent pour se piquer les développeurs ou les garder et qu’en France (et plus généralement en Europe de l’Ouest) on estime qu’ils n’apportent aucune valeur et qu’il vaut mieux externaliser, les sortir des entreprises.
    Les développeurs sont coincés: entre des sociétés « finales » qui ne les recrutent plus et des SSII qui les traitent mal. Alors, beaucoup s’essayent à la micro entreprise (seuls ou à quelques uns), ou montent des start-up en espérant se faire remarquer … et éventuellement aller dans l’eldorado, la silicon valley.
    Dans un monde ou l’innovation passe encore largement par l’informatique, il est étonnant de voir à quel point ces derniers sont devenus des proNetaires. Comment lutter contre l’Inde, la chine, … ou la bielorussie (20 euro de l’Heure pour un développeur confirmé). Sans parler de nos universités sans moyens …
    Il faut aussi noter le dévoiement des outils et techniques dites agiles, pour créer un système proche des chaines de montage. Le productivisme de chacun est alors mesuré, discuté chaque jour et montré du doigt … par l’équipe. Tous solidaires au début, l’ambiance peut devenir délétère, créant des souffrances pour les moins rapides, formés, expérimentés. J’ai même connu quelques personnes qui après certains projets ont décidé de changer de Métier ou de pays.
    Par l’excellence, par des rémunérations correctes, par la formation et des carrières techniques enfin reconnues. Mais, ne rêvons pas, cela n’arrivera pas, pas en France en tout cas car la population concernée est trop faible, trop passionnée (c’est bien la son plus grand point faible, le techno junkie aime ce qu’il fait) et n’a aucun pouvoir politique. Le SYNTEC propose l’une des conventions sociales les moins protectrices qui soient, pourtant elle n’est pas très ancienne. Créé pour et par les SSII pour leur propre profit …
    Les SSII ont d’ailleurs beaucoup de mal a recruter et, comme il y a quelques années, vont chercher des jeunes diplômés des autres disciplines pour les former à la va vite et les lancer dans les grands bains. Sans accompagnement …
    En France, les financiers, les chefs de projets et les commerciaux ont tous les honneurs. Pas les informaticiens. C’est pourquoi il n’existe pas de Facebook, Google ou autre twitter en France.
    J’aurais du faire médecine …

  2. Marc dit :

    Bof, franchement je bosse en SSII depuis 15 ans (quelques petites et deux grosses) et je trouve que votre présentation est hyper centrée sur un monde qui n’existe pas tant que ça. Bien sûr il y a des abus et des comportements mercantiles, j’en ai vu. Mais bon. Si tu n’es pas content tu vas voir la boite d’à côté, tu vois des tas de projets, t’as des collègues plutôt sympas et puis quand tu regardes le salaire d’un informaticien (sur le site de l’APEC) ben today ça va. Franchement j’ai rien contre dénoncer les abus de façon exagérée pour faire bouger, mais là… S’il y a une action à faire côté SSII, c’est sur la gestion des salaires, car si le niveau est pas mauvais today, j’ai du mal à voir des progressions à plus de 2/3% par an dans les années à venir…

  3. Oaz dit :

    @BigBill,
    Avez-vous des cas concrets de dévoiement des méthodes agiles à des fins de productivisme ?
    Si oui, je serais assez intéressé. J’imagine assez bien l’existence de telles facheuses conséquences, tout particulièrement dans les SSII, mais les témoignages sont inexistants.

    • BigBill dit :

      L’article le plus clair et celui qui décrit le mieux le phénomène est celui de David Brocard (http://davidbrocard.org/node/92), commentés sur différents blogs, dont celui de NEoxia (http://blog.neoxia.com/l-agile-est-il-insoutenable/).

      Valtech prévient luis aussi dans un billet des risques de pression et de stress dans les projets agiles
      http://www.indicerh.net/actu-RH/?q=node/1121

      La encore, le productivisme est arrivé avec:
      – suite à des progrès techniques permettant une automatisation des processus dits de build/test automatisés : l’utilisation des forges logicielles (continuous build) qui scrutent sans cesse qui a fait quoi et avec quelle qualité
      – l’augmentation de la sous traitance mondialisée et des micro entreprises. A chaque étage de la sous traitance chacun prend une commission (de 15% à 30%).

      Le manifeste agile est humaniste, les entreprises sont capitalistes …

    • David Brocard dit :

      Bonjour

      Les méthodes agiles font actuellement l’objet de réappropriations malsaines (http://davidbrocard.org/node/103)
      Elles demeurent une excellente alternative à la gestion des projets informatiques, délibérément focalisées sur les personnes.
      Il est nécessaire de se renseigner plus en détail sur le mouvement, sur ces origines, et sur ses défenseurs actuels.

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