Portrait de patron : Ernest-Antoine Seillière

Le Petit Père du patronat français reste fidèle à ses aïeux Maîtres des Forges avec sa révolution sociale qui a changé la face du monde du travail

Si dans le petit monde des grandes SSII il y a une révolution sociale, c’est à un patronat organisé qu’on la doit. Dans ce milieu, il y a un véritable recul dans les relations sociales qui nous ramène au XIXème siècle. Ici, les révolutionnaires ont troqué cigares et bérets à étoile rouge contre costumes-cravates impeccables et sourire carnassier. Le premier d’entre eux a mené le combat à l’abri d’une grande famille qui a déjà largement fait ses preuves dans l’exploitation humaine. C’était au XIXème siècle justement et ils s’appelaient les Maîtres des Forges. Au XXIème siècle, Ernest-Antoine Seillière, leur descendant, leur a rendu un bel hommage social.

Si notre pays connaît une grave crise sociale dans le monde du travail c’est que, contrairement aux salariés, le patronat a appris de l’histoire sociale. Ainsi, les métiers de l’informatique qui dépendaient à l’origine de la convention Métallurgie – une des plus protectrices qui soit ! – sont maintenant en grande partie  rattachés à la fameuse convention Syntec : un concentré de moins-disant social. Le parcours d’Ernest-Antoine Seillière est le parfait exemple d’un patronat organisé et très idéologique.

Les Wendel, cette famille qui a tenu la sidérurgie française et qui a «longtemps dominé le monde patronal. Président du Comité des Forges et régent de la Banque de France avant la guerre, François de Wendel (1874-1949) s’est trouvé à la confluence du pouvoir et de l’argent pendant plus de trente ans. » (1) Et depuis, son héritier n’a pas démérité. Sa famille n’a pas pris ses responsabilités dans la crise sidérurgique où « la droite a “étatisé“ les Wendel pour ne pas dire nationaliser » (2). Une fois placé à sa tête, Ernesto cherche à investir vite pour gagner du cash. En 1982, dans une salle d’attente, le Che de la vie sociale française raconte comment il est arrivé à devenir actionnaire de Capgemini. L’ambition technologique n’était pas son premier souci : « Sur la table, je tombe sur le rapport annuel de Cap Gemini Sogeti, auquel je ne comprends rien. Qu’importe, je trouve que cela fait moderne » (3), raconte le révolutionnaire. La rencontre ne tardera pas avec le fondateur de Capgemini, Serge Kampf. « Nous nous sommes tout de suite appréciés, se souvient Ernesto. On avait le sentiment que les services informatiques allaient se développer fortement, même si j’ai eu un peu de mal à convaincre mon conseil d’administration. » Et c’est parti pour vingt années de «partenariat». Le groupe Wendel tourne définitivement la page métallo pour ouvrir celle de la techno.

A côté d’un parcours patronal, Ernest-Antoine a un aussi beau CV dans les coulisses de la politique. Dans les Ministères des Affaires Étrangères, des Armées ou de l’Education nationale, il a aussi travaillé pour Jacques Chaban-Delmas et Pierre Mesmer. Un itinéraire commun pour qui sort de l’ENA où il a côtoyé Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement. Jospin qu’il retrouvera au Quai d’Orsay : les compères partagent le même bureau et le même téléphone. Sur ces relations avec le Premier Ministre qui a instauré les 35 heures, Seillière est franc : « Si nos controverses privées n’ont jamais ébranlé son système interne de références, je crois que la loyauté qui caractérise nos relations a mis un peu d’huile dans les rouages à certains moments décisifs.» Lesquels ? On n’en sera rien. Il poursuit : «Nous sommes, de par les circonstances, sur des positions très antagonistes, mais le seul fait que nous puissions dans ce combat – être en confiance, en sympathie, cela permet, je pense, d’atténuer les crispations. Moins de lutte de classes, moins de haine, plus de fair-play. » (4)

Voilà donc la clé du patronat pour valider le recul social : intégrer les instances démocratiques pour faire vivre leurs idées rétrogrades et s’assurer qu’il y ait «moins de lutte des classes» et… moins d’Etat. Comme l’explique très bien l’intéressé : « J’ai arbitré pour Matignon, estimant que je serais davantage dans l’action. Mes proches m’ont approuvé. L’Etat était on ne peut plus interventionniste : contrôle des prix, contrôle des changes, politique des salaires… Les industriels étaient devenus des exécutants, et chez les Wendel on avait pleinement conscience de cette puissance de l’Etat. Un Etat qui, malgré tout, était respecté. Dans ma génération, le service de l’Etat était ce qu’on pouvait faire de mieux, même dans le milieu industriel auquel j’appartenais. On reconnaît à l’Etat d’avoir redressé le pays après la guerre. Aujourd’hui, ses excès, son obscurantisme, sa méconnaissance des citoyens ont dénaturé son image. Il doit reconsidérer ses missions, son organisation, et surtout se concevoir comme « au service » de la nation. »

En 1998, Ernesto se met au service d’une partie seulement de la nation : il crée le Medef (Mouvement des entreprises de France) qui succède au CNPF (Conseil national du patronat français). Et, c’est l’ère des tueurs qui s’ouvre dans le patronat français. Son grand projet tient en deux mots : refondation sociale qu’Ernest-Antoine définit ainsi : « A partir de ce double constat – sclérose de notre système social et transformation de l’entreprise -, la refondation a pour objectif ambitieux de redonner sa force à la démocratie sociale, par le dialogue et le contrat entre les partenaires sociaux, et de mieux définir – pour ce qui nous concerne, en le limitant – le rôle de l’Etat dans l’ordre public social. » En résumé, il veut exclure l’Etat des relations sociales en privilégiant une relation entre partenaires sociaux. Le piège commence à se refermer sur le salariat français mais pas seulement. Car Ernesto compte mener le combat à une autre échelle, la société dans son ensemble : « Nous avons la conviction que l’entreprise constitue la cellule de base de la société et que, s’il faut réhabiliter la prise de risque, cela ne peut se faire que par elle. Au-delà de la survie, nous nous estimons porteurs de valeurs pour la société tout entière. »

Un projet qu’explique différemment Christine Ockrent. La journaliste a été interviewée dans le cadre de la biographie officiel du Che du patronat français, «Le baron de la République». « Le patronat français a une pensée très structurée, très cohérente. Le projet de refondation sociale est, en fait, un projet de destruction sociale. Seillière a pris le mot « refondation », parce que c’est à la mode. Tout le monde veut refonder sa pensée… La gauche, les communistes, les centristes… En réalité, la refondation sociale est une remise en cause – le phénomène s’étend à toute l’Europe – des acquis sociaux au profit de la production : dérèglementation, privatisation, flexibilité, horaires variables, flux tendus, tout ce qu’on utilise pour rentabiliser au maximum le capital dans le cadre de la concurrence. » Un projet de société qui est déjà expérimenté depuis de très nombreuses années dans les SSII, ce véritable laboratoire social du patronat.

1 – «Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours. Le vrai visage du capitalisme français.» sous la direction de Benoît Collombat et David Servenay- Édition La Découverte –
2 – Ibid
3 – Les Echoshttp://archives.lesechos.fr/archives/2005/LesEchos/19529-53-ECH.htm
4 – «Le baron de la République» – Biographie d’Ernest-Antoine Seillière

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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