La bibliothèque de la révolution sociale : la souffrance au travail

Jeudi dernier, les Amis du Monde Diplomatique de Toulouse et Attac organisaient une rencontre avec Patrick Coupechoux. Le journaliste qui travaille sur la souffrance psychique en France est venu présenté le résultat de son enquête : le travail a apporté de nouvelles pathologies psychiques. Le résultat du management de ces vingt dernières années qui sert un modèle néolibéral vorace.

« Dès que j’ai commencé l’enquête, j’ai toujours buté sur le travail », commence Patrick Coupechoux qui entamait une « enquête sur la souffrance psychique en France », sous-titre d’un de ses livres. Pour lui, « il est extrêmement dangereux d’isoler la souffrance au travail. Il faut replacer cette affaire dans le contexte. » Un contexte où, rappelons-le, les grands groupes cotés en Bourse réclament 15% de rentabilité nette par an ! Pour nourrir la mère boursière, il a fallu mettre en place un management adéquate et très éloigné du sens donné au travail. Le journaliste raconte même qu’il a découvert une « souffrance psychique de masse« . Rien que ça.

« J’ai rencontré cette souffrance dans les entreprises. Il n’y a pas que Renault et France Telecom (des exemples médiatisés suite à des vagues de suicides, NDLR) mais c’est partout : dans les supermarchés, les collectivités, les petites boîtes, les grosses boîtes, etc. », poursuit-il. « Les cliniciens ont vu arriver à partir du milieu des années 1990 des pathologies dues à de nouvelles formes de management » qui a porté atteinte aux travailleurs.

Car, « le travail fait partie de notre être pour trouver sa fonction dans la vie sociale, rappelle-t-il. Je ne fais pas le boulanger, je suis boulanger. Dans le cas France Telecom, on est passé du service public à l’entreprise tueuse du marché mondial. » Ce nouveau management, que les auteurs de « L’open space m’a tuer » ont défini de « néo-management », a diviser pour mieux… rentabiliser.

Le journaliste poursuit : « on voit que les gens sont esseulés dans l’entreprise. Mais, ils sont seuls face à une machine plus puissante, plus anonyme : ils ont deux managers au-dessus d’eux, des actionnaires, etc. ça n’existait pas il y a trente ans », explique-t-il. L’individualisme prend alors le pas : « Ils sont en concurrence individuelle les uns par rapport aux autres avec des objectifs, des obligations de résultats, etc. Depuis vingt ans, on a assisté à un affaiblissement voire à une disparition des collectifs : les relations d’amitié dans l’entreprise où, par exemple, on fête de moins en moins les départs à la retraite. La vie syndicale a régressé ainsi que le collectif de travail. Tout est individualisé, le travail ensemble a reculé. Avant, il y avait une évaluation de pair à pair. »

Cet état de fait « n’est pas tombé du ciel, c’est le résultat d’un processus historique », assure Patrick Coupechoux. « En 1968, la question du travail était d’ordre politique: si on veut changer la vie, il faut changer le travail. Dans la décennie qui a suivie, le patronat a été confronté à un double problème : le refus du taylorisme. Puis, la financiarisation et la mondialisation qui pointaient le bout de leur nez. ça a conduit à une production individuelle de masse. Le client est apparu et avec le système taylorien, la conception d’un produit est dissocié de la production. » Le « manager » apparaît, plus gestionnaire que véritable professionnel.

« Il y a eu un changement des valeurs : argent, liberté, entreprise, individualisme sont devenues partagées par tout le monde. L’homme de métier a été mis de côté, il a été remplacé par le consultant et le manager, totalement déconnectés du métier. » Une chose que les ingénieurs de SSII connaissent bien…

Si Patrick Coupechoux dépeint un tableau noir, il apporte la solution : mener le débat sur un terrain politique car ce qui est vécu dans les entreprises sert une idéologie forte qui a pris le pas au XXème siècle : le néolibéralisme.

Aller plus loin :

« La déprime des opprimés. Enquête sur la souffrance psychique en France » de Patrick Coupechoux – Editions Le Seuil

« Un monde de fous. Comment notre société maltraite ses malades mentaux ? » de Patrick Coupechoux – Editions Le Seuil

« L’open space m’a tuer » de Thomas Zuber et Alexandre des Isnards – Hachette Littératures – Sorti en Livre de Poche

Publicités

A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
Cet article, publié dans La bibliothèque de la révolution sociale, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s