Altran entraîne les étudiants à passer des entretiens d’embauche

Allégorie de la gestion RH chez Altran - Collection personnelle de l'auteur

A Toulouse, le grand bal des recrutements bidons se poursuit. Toutes les SSII promettent cette année des centaines d’embauches aux étudiants. Hier soir, Altran organisait son « Recrut’in day » à l’Ecole Supérieure de Commerce (ESC) de Toulouse. Reportage.

Après Akka et son job-dating douteux, Capgemini et son grand cirque, Altran annonce à son tour le recrutement de 400 personnes dans la région toulousaine. La SSII organisait hier soir une opération pour entraîner les étudiants de l’ESC de Toulouse à parfaire leur présentation. Le communiqué de presse est précis : « 200 candidats pré-inscrits sont attendus par toutes les équipes managériales d’Altran Sud Ouest mobilisées pour répondre à leurs attentes et les aider à se projeter dans l’univers Altran de l’ingénierie et des hautes technologies. » Ils ne seront pas déçus du voyage…

Les heureux élus sont même gâtés ! Loïc Deschamps, délégué CGT d’Altran Sud-Ouest, joue les hôtesses d’accueil : « je leur remets un guide du candidat à l’embauche pour qu’ils aient toutes les billes avant de signer un contrat chez Altran. » Il trouve plausible les 400 embauches : « beaucoup de salariés partent d’Altran car ils ne sont pas augmentés. Concernant le turn-over, on ne sait pas car on n’a plus de CE (une histoire qui fait l’objet de longues procédures judiciaires, NDLR), mais on l’estime facile à 15%. » Pour lui, l’intérêt de la soirée est ailleurs : « Ce qui est intéressant de voir, c’est le nombre de candidats qu’ils font passer car chaque manager a  des consignes pour en faire passer un certains nombres. Le but, c’est de puiser des infos commerciales auprès de jeunes qui font des stages chez des clients potentiels. C’est un manager qui nous avait lâché l’info’. Ensuite, les candidats ne passent pas un seul entretien, mais quatre ou cinq ! On trouve ça bizarre… »

Communication vexée

« C’est dommage de profiter de l’événement pour faire ça ! » Fanny d’Alessandro, la responsable de la communication d’Altran, semble vexée. Pourtant tout y est dans ce guide : la raison de ces entretiens de masse, la rémunération des commerciaux, les congés payés, les licenciements, le contrat de travail, les frais de mission, etc. La jeune femme explique au délégué : « On a beaucoup investi sur cet événement donc ça m’embête que vous distribuiez ce tract ». Il lui rétorque : « Le jour où la direction permettra de mettre les tracts sur l’Intranet, on ne sera plus obligé de faire ça. » Le perron de l’ESC ne doit pas devenir une tribune syndicale : « on peut se voir pour que vous ayez notre point de vue ? », m’interpelle-t-elle pour me livrer en vrac : « on a  turn-over de 8 ou 9% ». Je lui fais part de mon doute sachant que le turn-over moyen en SSII est de 15%. Elle le relève finalement de 9 à 10% avant de reprendre : « le marché est tendu donc il y a moins d’ingénieurs et les concurrents sont plus féroces. »

Conférence désertée

L’amphi se remplit très doucement pour la conférence de présentation. Finalement, on est bien loin des 200 candidats promis : 60 personnes sont présentes, « toutes les équipes managériales d’Altran Sud Ouest » comprises. L’un des deux manager-présentateur commence : « il y aura très peu de slides et ça se veut participatif donc si vous avez des questions, n’hésitez pas ! » L’assemblée y apprend que 60% des effectifs sont au forfait « dans nos locaux de 8 000 m2 à Blagnac », voit des photos des « success-stories » d’Altran et entend beaucoup les mots : « business », « manager » et même « business-manager ». Le vocabulaire de ce Jean-Pierre Foucault technologique semble limité. A aucun moment ne sont évoqués les compétences, la formation, le rythme de travail ou encore le salaire. Avant la séance des questions, l’animateur termine par : « on vous a distribué un papier de syndicat à l’entrée. Je n’ai pas à juger ce qui est écrit mais ce que j’ai à dire c’est que les syndicats, c’est utile. Lisez-le et vous vous ferez votre propre opinion et vous verrez qu’il y a quelques différences avec ce qui est marqué. » En est-il lui même convaincu ?

Pendant qu’un manager d’Altran a passé la conférence à lire l’Equipe.fr sur son Blackberry, les étudiants se sont effectivement penchés sur le guide distribué à l’entrée. Les questions tournent autour de l’encadrement, de la clause de mobilité, de celle de non-concurrence, et : « qu’attendez-vous des étudiants de l’ESC Toulouse ? » sous-entendant qu’Altran ne trouvera pas là des profils techniques. « Ingénieur et commercial, ces deux populations nous intéressent », lance le manager-présentateur. Loïc Deschamps a une autre explication : « Altran compte modifier la partie variable pour les managers ce qui va faire baisser leurs rémunérations. Ils s’attendent donc à un gros turn-over des managers. » Ce soir les futurs commerciaux embauchés n’en sauront rien.

RH décomplexée

Tout ce beau monde prend la direction de la cafétéria où vont s’enchaîner des entretiens par paquet de vingt. ça fourmille entre les tables, le buffet et les pauses clopes. Elise Choulet, responsable des ressources humaines (RH), accepte de faire un point sur l’événement. Si elle reste timide sur le turn-over qu’elle réévalue tout de même à 10-12%, qu’elle est d’une discrétion de violette sur le coût de l’opération : « c’est pas grand chose par rapport au nombre de candidats que l’on voit », elle est totalement décomplexée sur la gestion RH, chose très rare en SSII. Je commence :

– « votre manager disait que 60% des projets sont au forfait. Et le reste ?

– c’est de l’AT, de l’assistance technique, me répond-elle tout de go. Les ingénieurs-consultants vont chez le client en plateau projet.

– c’est de la régie ?, que je lui demande.

-tout à fait c’est de la mise en régie !»

Si toutes les SSII restent très prudentes sur le sujet, voilà enfin une RH pour confirmer officiellement ce que je démontre dans le livre : les SSII font de la mise en régie, prêt de main d’œuvre illégal au regard du code du travail. Et bien, chez Altran, on l’assume ! Elle m’avoue ensuite qu’ils ne sont que cinq personnes en RH pour gérer 1 500 salariés dans le Sud-Ouest. « C’est le manager qui gère, explique-t-elle. Il a à la fois un rôle de commercial, de recruteur et il manage. Et comme il n’est pas compétent techniquement, il y a un encadrant technique. » Seconde piste du livre confirmée : le manque criant de RH, talon d’Achille des SSII.

Etudiants lucides

Si la conjoncture actuelle n’est pas très favorable à l’emploi des jeunes, les étudiants présents ce soir sont lucides sur la réalité de tels événements. A l’image de ce jeune homme dont nous tairons ici son nom et quoiqu’y puisse le révéler. Fraîchement diplômé d’une prestigieuse école, il raconte : « Les SSII sont les premières boîtes qui nous contactent sur les Cvthèques en ligne ou par l’Apec. Elles offrent une perspective intéressante d’avoir une vision du monde industriel surtout quand on n’a pas d’idée précise de ce que l’on veut faire. Après, je sais qu’ils font des bénéfices sur notre dos. On a des retours d’expérience des anciens de l’école qui nous disent de nous méfier de ces recrutements. Par exemple, Alten m’a contacté pour me proposer d’être directement Business manager. Moi je veux être ingénieur et faire de la technique, pas du management ! Je sais bien qu’on l’on voit que la façade d’Altran ce soir. Moi je veux être dans l’énergie renouvelable. Alors, quand on veut un métier pour s’investir dans un vrai projet de société, c’est sûr que ce n’est pas chez Altran que ça va se faire. Ils ne sont que sous-traitants. Mais comme je n’ai pas fait beaucoup d’entretiens, c’est une façon pour moi de me roder. » L’univers d’Altran vanté par la SSII dans ses communiqués est remisé au placard. Altran a au moins un mérite : entraîner les jeunes sortis d’école à passer des entretiens d’embauche. Presque une mission de service public !

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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