Mr. BERNARD Thibault a testé le recrutement par clé USB

Le recrutement par clé USB : le fast-food de l'emploi

Le patronat ne sait plus quoi faire pour draguer les jeunes diplômés. Après les job-dating d’Akka et de Sogeti, la première soirée Plug&Work était organisée mardi soir au sixième étage de la Médiathèque publique José-Cabanis de Toulouse. Les entreprises privées, dont celles de l’informatique et du consulting, étaient là pour recruter leurs futurs cadres par clé USB. Loïc et Marie-Noëlle, tous deux élus CGT au sein d’Altran, ont joué le jeu avant de diffuser une centaine de «Guide CGT du candidat à l’embauche». Muni d’un faux CV, Loïc était Thibault Bernard, ingénieur analyste. Voici son récit.

Thibault Bernard, 32 ans, ingénieur analyste, mobile sur l’Ile-de-France. Voilà le CV que j’envoyais mardi quelques heures avant l’évènement Plug&andWork organisé à la Médiathèque de Toulouse. Avec Marie-Noëlle, nous sommes arrivés à 21h30, une demi-heure avant la fin croyant que nous n’aurions plus de place. Pendant l’inscription en ligne, il était sans cesse répété que «notre soirée est limitée à 500 personnes sélectionnées en adéquation avec les postes proposés». Pourtant, à notre arrivée, il n’y avait pas foule et j’avais même reçu par courriel à 18h46 – juste un quart d’heure avant le début – une «Invitation personnelle», qui n’avait de personnel que le nom.

Bar à hôtesses

«6ème étage», annonce la voix robotique de l’ascenseur qui s’ouvre sur le recrutement 2.0. Une hôtesse nous accueille devant le vestiaire où des armées de portants vides semblent bien ne pas avoir été sollicités au cours de la soirée. Quand nous faisons part de nos doutes à la jeune femme, elle nous assure d’un air emprunt de marketing que la soirée fut un énorme succès. On est prié de la croire. Pour valider mon inscription, elle me demande :
– Votre nom ?
– BERNARD !, que je lui réponds
–  Votre prénom ?
– Thibault, que je lui glisse croyant me faire avoir à mon propre jeu. Autant sur un CV Thibault BERNARD ça passe, autant dans l’autre sens, tout le monde repère la farce empruntant le nom du leader de la CGT.

Mais l’hôtesse semble avoir quelques lacunes syndicales et ne fait pas le rapprochement. On lui explique ensuite que nous sommes deux informaticiens réseaux, fervents de «techniques de pointe» et assoiffés de «chalenges», à la recherche de la mission à «haute valeur ajoutée» qui fera de nous des «Practice Leader». C’était bien la peine de bosser nos mots-clés car  elle ne me retrouve pas sur son fichier. Je n’aurai pas droit non plus à ma clé USB (où figure le CV ) avec la laisse de la bonne couleur (chaque secteur avait une couleur : rouge pour le commerce, jaune pour la banque, etc.). «Allez-y comme ça !», me lance-t-elle. Nous prenons le chemin des festivités totalement déçus : nous n’aurons pas le trophée Clé_USB_Plug&Work qui aurait eu une place d’honneur dans le local syndical CGT chez ALTRAN.

Fast-job pour «jeunes dip’»

Une fois à l’intérieur, nous nous mettons en quête de notre employeur : Altran. GFI, ERDF, SPIE, Airbus, Econom, les stands défilent sous nos yeux mais toujours pas de trace de notre chère SSII. Pourtant, même la Marine nationale est là, tombée elle-aussi bien bas dans les ressources humaines sauce marketing.

Tout à coup, j’aperçois un des managers d’Altran. Il est en pleine discussion accoudé à une table haute. Comme je sais qu’il me connaît, je remonte le col de ma veste et me cache comme je peux derrière mon verre mais il semble trop occupé à vendre sa soupe. Nous décidons d’abandonner la recherche du stand en partant tracter nos «Guide CGT du candidat à l’embauche» quand nous croisons une jeune femme avec un beau dépliant Altran. Je lui demande où elle a trouvé leur stand et elle me répond qu’il se résume à la table où se tenait mon manager. Un peu léger quand on se veut «l’employeur de référence» ! Il semble même que la plupart des entreprises se sont contentées d’avoir une vulgaire table haute, circulaire et en aluminium, façon fast-food. Pour diffuser à la chaîne leur fast-jobs. Sur les côtés, en guise de serveuses, les hôtesses BCBG figent leurs sourires à côté de bornes désertées sur lesquelles les «jeunes dip’» étaient censés échanger leurs données avec les recruteurs. Les tours de cou de couleur ressemblent plus à une laisse pour ces futurs salariés au rabais sous convention collective Syntec.

Casseurs de pub

Si les «jeunes dip» n’ont qu’une clé USB pour présenter leur parcours, ils repartent avec des tonnes de prospectus commerciaux sur les boîtes. La com’ est présente partout et passe prioritairement par le papier. Malgré le concept qui pouvait laisser supposer qu’au moins on n’allait pas gaspiller en vain des plaquettes publicitaires pour attirer le chaland, il n’en est rien : l’écologie attendra, place au business. A propos de papier, nous avons nos tracts à diffuser. Nous repartons au rez de chaussée où chaque fournée d’ascenseur nous amène son lot de candidats. Ils lisent rapidement les titres des thèmes du guide et nous remercient sincèrement. Par contre, les exposants nous envoient des sourires pincés. C’est qu’on leur casse leur pub.

En revanche et à notre grande surprise, des personnes parties avec un tract dans les mains, reviennent et nous posent des questions précises sur un thème (souvent le salaire) alors qu’ils ont parcouru notre prose en rejoignant leur voiture ou le métro : nous les renseignons dûment, notre vernis de Conseiller Prud’hommes donnent sans conteste une grande crédibilité à nos propos.

Arrivent alors deux autres jeunes qui détonnent quant à leur habillement. Ils sont journalistes ! Travaillant pour la net-TV toulousaine MATIVI, ils s’intéressent aux nouveaux concepts de recrutement et se montrent très intéressés par notre avis sur la question. En deux secondes, caméra et micro sont sortis. Nous expliquons alors que ce genre de recrutement, surtout réservés aux boîtes de services en ingénierie, relèvent plus de l’imposture que d’une réelle volonté de recruter et qu’en particulier nombre de boîtes de prestations en profite pour extirper des informations commerciales à des stagiaires chez des industriels. Par ailleurs les concepts branchouilles du style «Job-Dating», «happy-hours», «Recrut’in Day», tiennent plus du coup de pub que d’une réelle et sérieuse volonté d’embaucher. A quand des « Recrut’in_soirée_mousse » ou des soirées « MIX DJ SSII » ou encore des jeux vidéo en réseau dont le gagnant remporterait un poste en CDI ?

Ce genre de soirées faussement cool place le candidat dans une position de devoir «jouer le jeu» non conventionnel qu’on lui impose et dont il ne peut maîtriser les règles. Ce qui d’emblée le positionne dans une situation de candidat soumis…

En moins d’une heure, nous avons quand même réussi :
– à boire un verre à «notre patron à la Santé» (et non pas à la santé de notre patron..) au frais des plus grandes SSII toulousaines,
– à marquer par une présence syndicale ces actions de recrutements qui se veulent plutôt confidentielles car hors de tout cadre conventionnel,
– à diffuser une bonne centaine de tracts en incitant les candidats à faire circuler l’info,
– à répondre à la totalité de leurs questions concernant le droit du travail.

Si ça n’en fait pas des futurs syndiqués, ça permettra au moins que d’autres n’en fassent pas de futures victimes.

Loïc alias Thibault Bernard

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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2 commentaires pour Mr. BERNARD Thibault a testé le recrutement par clé USB

  1. annesodu31 dit :

    Loïc, change de secteur tu sembles bien aigri.
    Personnellement la soirée ne m’a rien apporté en terme de travail car je suis dans le marketing, et c’était, comme tu l’as dit, très axé ingé, informatique, etc. …
    Néanmoins j’y ai rencontré des gens avec qui j’ai sympathisé, revu avec plaisir mes anciens recruteurs car j’ai travaillé chez Spie, reçu de l’information, etc. … Si tu t’es fait exploité comme une merde dans ton cursus professionnel, apprend que ta vie n’est pas une généralité et que dans la vie il faut bien commencer en faisant ses preuves, en s’investissant et en prouvant qu’on en veut. Alors évidemment, on se trouve sous-payé, exploité, blablabalablaaaa…. Mais pour avoir échangé avec de nombreux cadres supérieurs quadra et plus aujourd’hui, TOUS m’ont affirmé que leur investissement personnel a payé et qu’ils ont atteints leurs objectifs professionnels et salarial en donnant de leur personne. Toi tu n’en est pas capable? Tu n’as pas ces ambitions là?? Alors ne t’oriente pas vers un poste de cadre dans ce cas, et reste en dessous.
    Enfin, ce type de soirée ne sert pas uniquement qu’à trouver un travail. Il sert avant tout à faire du NETWORKING, c est à dire du relationnel, à se tisser des relations dans un contexte professionnel. Le site ne nous a pas promis un job en ressortant de la soirée. Il ne fallait pas rêver. Après, il y a eu des défauts organisationnel, j en convient (musique trop forte, pas assez de visibilité des entreprises, trop peu de postes informatiques, etc..). Mais c’était une première et comme à toute première il y a des ratés, des choses à changer pour les prochaines sessions. Et pour l absence d’échange de CV, j’ai pu observer que la majorité des jeunes avaient amené leur CV version papier.
    Quant à ta vision du marketing je vais te donner un conseil : enfonce la toi où je pense! dans ce secteur, on n est pas que des vilains pervers qui aimons mentir aux consommateurs. Nous faisons rencontrer l’offre et la demande. Et si les gens ne sont pas contents, ils sont assez évolués et éduqués en ce 21eme siècle pour le dire et ne pas accepter une offre. A partir de là il peut y avoir des abus, mais comme dans TOUS les secteurs d’activité. Tu n’as jamais rencontré un garagiste véreux? un taxi arnaqueur? un journaliste menteur et en faim de conneries? Un syndicaliste incompétent dans son boulot en soif d’une vengeance strictement personnelle??

    Je ne connais pas ta vie mais je pense qu’elle t’a aigri…….
    A bon entendeur.

  2. annesodu31 dit :

    Autant pour moi, ce n’est pas à Loïc que ma réponse s’adressait, mais à Nicolas Sené

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