Quand Airbus désavoue ses ingénieurs

Tom Enders, le patron d'Airbus, vrai winner qui est fier de ses avions mais pas de ses ingénieurs

Ces dernières années, Airbus a évolué en copiant le modèle industriel de l’automobile : sous-traitants en cascade (dont de nombreuses SSII), mise en place du « lean » et priorité à la toute puissante force de vente. Mais l’avionneur vient de passer un cap : le reniement de ses propres ingénieurs.

Étrange enquête à lire dans le numéro de Management en date de septembre 2011. A la rubrique « Cas d’entreprise/Ressources humaines », le magazine pour « bien vivre son job » dédie cinq pages à « Airbus : un Meccano géant réglé au millimètre. » Il faut rappeler que pour beaucoup d’ingénieurs, travailler chez Airbus fait partie de l’accomplissement d’une carrière dans l’ingénierie. Le secteur aéronautique porte une image de noblesse dans le travail. D’ailleurs, Airbus, né de l’Aérospatiale publique, a toujours mis en avant sa matière grise. Ce qui, à lire les propos des dirigeants actuels, semble faire définitivement  partie du passé. Et, pour mieux désavouer leurs ingénieurs, ils en font une caricature.

Les « grosses têtes » d’Airbus

200 salariés d’Airbus habillés de t-shirt rouges estampillés « Join us » se déhanchent au pied d’un A380 en plein Salon du Bourget. Management décrie le flash-mob dirigé d’une main de maître par Thierry Baril, le directeur des ressources humaines (DRH), qui s’est converti en DJ, le temps d’une chanson. L’objectif : appâter 3 000 nouvelles recrues cette année et symboliser « l’entreprise telle que la rêvent ses dirigeants : un monde idéal où ingénieurs, techniciens et commerciaux avancent d’un même pas, sans distinction d’âge, de fonction ni de nationalité, vers un objectif commun ». L’airbusien nouveau est prêt à voir le jour. Enfin, s’il délaisse la technique pour favoriser le commerce.

Car, au fil des pages, on assiste à une entreprise de démolition du rôle de l’ingénieur chez l’avionneur européen. Un exemple avec l’explication abracadabrantesque de « l’accouchement dans la douleur de l’A380 en 2006 ». D’après le journaliste, l’une des raisons est à chercher du côté de l’ « absence totale de communication entre les ingénieurs et les commerciaux ». Et pas, bien sûr, du côté des réductions des coûts et de l’appât du gain de certains consacré par la fameuse affaire des délits d’initiés…

Les « 6 500 grosses têtes », comme sont nommés ici les ingénieurs, sont ensuite stigmatisées passant pour de sombres geeks solitaires. Ainsi, sur les nouvelles méthodes d’échanges directs avec les salariés mises en place par Charles Champion, en charge de l’engineering, on peut lire que cela « hérisse(…) le poil des ingénieurs, habitués à protéger leurs petites trouvailles. »  Ou encore, concernant le « trade-off » (compromis sur ce qu’est un bon avion) qui concerne les ingénieurs, les pilotes et les commerciaux, cela ne semble « pas évident, quand on connaît la culture du détail des premiers. » C’est vrai, pourquoi s’occuper de « détails » pour faire voler un avion ?

Les « turbomen » volent bas

Charles Champion résume le nouveau rôle de l’ingénieur ainsi : « Face à un commercial ou à un client, ils doivent être en mesure d’exposer avec des mots simples des données extrêmement complexes. » Chez Airbus, on nivelle donc la culture aéronautique par le bas. Alors que les autres corps de métiers devraient s’élever, on demande aux ingénieurs de faire plus simple.

D’ailleurs, les ingénieurs ne sont plus tant choyés par leur direction. Dorénavant, ce sont les commerciaux qu’on favorise. Ainsi, John Leahy, le patron des ventes, a son pool de « turbomen », une dizaine de winners triés sur le volet qui sont suivis personnellement par « un membre du top management ». Et, l’article d’affirmer que les plus gâtés chez Airbus sont les commerciaux. Alors que les autres salariés ont dû se battre pour décrocher une prime exceptionnelle de 800€ en plus des modestes 600€ d’intéressement et de participation, on apprend que leurs primes s’envolent.

Le cas Airbus est symptomatique de l’évolution de l’ingénierie. Le patronat rêve désormais d’avoir une sorte d’ingénieur-commercial, capable autant de développer un avion que de le vendre. Un non sens évident ! Comme de demander aux ingénieurs de simplifier leur travail. Cela reviendrait à demander à un commercial de vendre moins ! Mais quand la finance prend le pas, c’est pour mieux dévaloriser la connaissance et le savoir. Désormais, les ingénieurs d’Airbus devront prendre exemple sur leurs dirigeants. A l’image de leur patron des ventes qui ne craint pas le ridicule comme le raconte Management lors de la signature du contrat avec Air Asia : « John Leahy s’est même fendu d’un french cancan, cravate sur la tête. Tony Fernandes, le PDG d’Air Asia, l’exigeait avant de signer. Le client est roi. », conclut l’article. A quand donc des ingénieurs d’Airbus faisant la danse du ventre sur le bureau de leur client lors du bilan de leur projet ?

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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