Alten, la SSII entrée dans l’ère industrielle

Les SSII du XXIème siècle ont un petit air de XIXème

Après une quarantaine d’années d’existence, le modèle des SSII passe la vitesse supérieure pour accélérer jusqu’à l’étape de l’industrialisation. En produisant à échelle industrielle, c’est jack-pot pour les dirigeants qui rationalisent au maximum le travail de leurs salariés. Cas d’école avec Alten.

IN-DUS-TRIA-LI-SA-TION ! Retenez bien ce terme car c’est le mot d’ordre des SSII. Elles sont maintenant rentrer dans l’ère industrielle avec ses corollaires : rationalisation, fusion, réduction des coûts et profitabilité. Ainsi, pendant que le patron d’Alten, Simon Azoulay, n’accorde même pas un plan d’intéressement à ses salariés, sa fortune personnelle augmente de 77,06% en un an !

Étape 1 : la rationalisation

Dans son document de référence 2010, Alten annonce la couleur au chapitre « Aperçu des activités et stratégie ». Dans « 2010 : une période de transition », on y lit : « La crise et la période qui a suivi ont impulsé une nouvelle dynamique à la fois chez les donneurs d’ordre et les prestataires avec une accélération des mouvements de transformation des modèles. » En clair, la crise a été une aubaine pour révolutionner les choses. D’abord, côté clients : « Les donneurs d’ordre ont revu leurs politiques de sourcing, rationalisé le nombre de leurs fournisseurs, amélioré leurs relations avec eux et pris conscience de l’importance de l’innovation pour leurs activités. » Puis, côté SSII : « En parallèle, les prestataires se sont renforcés sur leurs activités différenciatrices en France et à l’étranger et pérennes pour limiter les effets de la concurrence (proximité, partenariats, acquisitions,…), et ont évolué vers des offres de type « workpackage ». » Sans oublier : « La fébrilité et le manque de réactivité de certains acteurs de l’ICT en Europe et l’avidité des donneurs d’ordre pour des taux journaliers bas, ont été une porte ouverte pour une concurrence low-cost sur ce marché fondée sur une offre offshore. Mais cette pression reste limitée et sert souvent d’argument aux Directions Achats pour baisser les prix. »

Alten a donc engagé le changement en passant haut la main l’étape 1 de l’industrialisation : la rationalisation. En France, d’abord avec des acquisitions en « veux-tu-en-voilà » : prise de capital de Phoebe SA (04/02/2010), la constitution  de l’entité juridique d’Alten India (20/01/2010), la constitution d’Alten SIR GTS en commun avec Groupes Critères et celle d’ID APPS.

La direction avoue aussi qu’ « ALTEN a par ailleurs poursuivi ses efforts de structuration
pour faire face à la croissance future et renforcer sa position de leader ». Pour cela, la SSII a entamé, là aussi, une « rationalisation de structures pour gagner en efficacité opérationnelle ». Un bon coup de balai dans l’organigramme du groupe et ses filiales a donné naissance à Alten Belgium par ci, Atexis (regroupement de structures française et allemande) par là ou encore une extension au Royaume-Uni et la fameuse Alten India.

Dans ce marasme ré-organisationnel, on ne saura pas précisément où les économies ont été faites. Mais il y a certainement eu au moins quelques binômes de secrétaires superflus ici ou là…

Étape 2 : la variable d’ajustement

Quand on produit à échelle industrielle, il faut se conserver de bonnes variables d’ajustement pour une activité en dents de scie. Les salariés sont en bonne place à côté des gommes, des crayons et des ramettes de papier. Ainsi, alors que le chiffre d’affaires d’Alten est passé de 857,1 millions d’euros en 2009 à 916,6 millions en 2010, soit plus de 6% d’augmentation, l’effectif en a été réduit de plus de 10% !

« En 2010, le groupe a recruté 2 100 salariés, majoritairement en contrat à durée indéterminée et au statut cadre », est-il encore écrit masquant la réalité : « La principale difficulté rencontrée au titre de l’exercice 2010 est la progression du turn-over, principalement au second semestre. » Et la direction d’Alten est une grande modeste car on trouve nulle trace du taux de turn-over dans le document de référence. Ce que l’on sait, c’est que « près de 15% des embauches concernent les moins de 25 ans. » Plus malléables, moins payés, les « 2 100 salariés » recrutés n’ont pas dû peser lourd sur la masse salariale.

D’ailleurs une fois dans l’entreprise, qu’ils n’espèrent pas plus. Côté œuvres sociales, le budget alloué ne s’établit qu’à 0,8% de ladite masse. Pour l’intéressement, la prose est laconique : « Alten n’a pas mis en place de plan d’intéressement. » Enfin, côté participation, les 2 614 083 euros partagés entre les 12 600 salariés revient à leur donner 207 euros à chacun ! C’est toujours mieux qu’en 2009 où ils n’avaient rien à se partager.

Les salariés ont quand même un lot de consolation. Se targuant d’avoir « une éthique rigoureuse et d’assurer le bien-être au travail de chacun de ses salariés », la direction d’Alten a concocté « un accord de méthode sur la prévention du stress » avec « la mise en
place d’une cellule d’écoute permettant à tout collaborateur de s’exprimer en confiance. » Cynisme quand tu nous tiens !

Étape 3 : le jack-pot

La rationalisation puis l’utilisation de la précieuse variable d’ajustement salariale ont quand même des résultats sans appel. Cela a permis à Simon Azoulay, le Pdg, d’augmenter sa fortune personnelle de 77,06% en un an ! Avec ses 448 millions d’euros, il est en bonne place – la 153ème – des 500 premières fortunes françaises. Il pouvait donc bien baisser sa rémunération à 259 080€ en 2010 contre 409 080€ en 2009. Son bras droit, Gérald Attia, l’a lui augmentée : de 218 224€ en 2009, il a touché 312 224€ en 2010.

Ce schéma industriel est donc rentable, forcément rentable. On le sait depuis l’industrie florissante du XIXème siècle et l’exploitation à outrance des ouvriers. Certes, aujourd’hui le quotidien des travailleurs n’est plus le même. Mais, il est intéressant de voir que le secteur informatique qui se dit moderne en revient à ces schémas créant de toute pièce un prolétariat en col blanc qui a de beaux jours devant lui.

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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2 commentaires pour Alten, la SSII entrée dans l’ère industrielle

  1. Pascal dit :

    Et Alten en Belgique, c’est pas triste non plus : attention les français à qui on propose de s’expatrier en Belgique, voici le pitch :

    Un commercial te contacte, il a lu ton super CV et a du travail pour toi.
    En entretien, tu auras les éléments suivants :
    – le recrutement se fait en 4 étapes, avec différents interlocuteurs (on finit avec un « boss » de la boite)
    – on te dessine un schéma (axe des X et des Y) avec ta situation de départ et ton projet de carrière à l’arrivée : les « projets » (le mot « mission » est tabou) te permettront de construire ta carrière, d’évoluer
    – on te fait miroiter un super package avantageux, grâce à l’expatriation : tu payeras moins d’impôts !

    Sauf que la réalité moins glorieuse c’est aussi :
    – des salaires minables comparé aux autres SSII de Belgique
    – l’expatriation est une vaste blague : l’employeur paye moins d’impôts, mais tu ne touches pas plus d’argent pour autant
    – l’expatriation, ça veut dire qu’une partie de ton salaire est une prime non imposable, ce qui signifie pas de cotisations (santé, chômage, retraite), pas de pécule dessus (en Belgique, on est payé sur 13.92 mois de salaire, hors primes)
    – on te fera signer un avenant pour la voiture de société, avenant contenant une clause de mobilité internationale
    (je ne parle même pas de l’absence d’augmentations, l’absence de dialogue, l’incompétence de managers, l’intercontrat…)

    Oui, on peut dire qu’Alten est entré dans l’ère industrielle. A éviter à tout prix.

    Si on vous propose l’expatriation, demandez un comparatif avec un contrat belge. Ensuite trouvez un consultant en SSII sous contrat belge pour comparer les salaires, vous comprendrez.

  2. Nicolas dit :

    Le commentaire de Pascal vaut non seulement pour les Consultants, mais également pour l’ensemble des expatriés, toute fonctions confondues. La « rationalisation » des effectifs et la « gestion » des carrières est basé sur la même philosophie.

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