Le patronat numérique passe (encore une fois) à coté de l’Histoire

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Le guide à distribuer au patrons du numérique pour qu'ils deviennent de vrais patrons

Guy Mamou-Mani, président du Syntec numérique, et Gilles Babinet, président du conseil national du numérique (CNN), signent une émouvante tribune dans Le Figaro : « Numérique : saisir le moment historique. » Plutôt que de le saisir, le patronat informatique prouve qu’il est à la traîne et passe,  une fois encore, à côté de l’Histoire.

Pour tenter d’exister sur la scène médiatique, le patronat numérique en est réduit à publier une tribune dans la feuille de choux de l’Elysée appelant le futur dirigeant français à « saisir le moment historique » du numérique. Tentant, avec cette prose, de se trouver une posture légitime, il démontre surtout que, dans le patronat français, les dirigeants numériques forment une sorte de patronat de seconde zone à qui il manque vraiment influence et réseau.

Les révolutionnaires numériques sont nostalgiques du XIXème siècle

Pour s’imposer dans l’Histoire, nos deux scribouillards font appel au passé en mettant en avant « l’origine de la première révolution industrielle » initiée par le Royaume-Uni et « rapidement suivie par la France » avant d’introduire leur « révolution numérique ». Ils éludent la réalité de cette révolution industrielle du XIXème siècle qui s’est faite par la sueur et le sang des ouvriers de l’époque, notamment sous la férule des Maîtres de forges. Ouvriers qui, après des luttes sociales exemplaires – comme dans la sidérurgie – se sont battus pour acquérir de nouveaux droits. Ces travailleurs ont ainsi fait naître la convention collective de la métallurgie, l’une des plus protectrices en France. De son côté, le patronat numérique est déjà revenu sur ces acquis avant sa convention Syntec, l’une des pires du pays pour la protection du salarié. Sacrée révolution !

« Notre pays se trouve de nouveau face à l’un des moments clés de son histoire », s’emportent même les deux comparses avant de lancer un lénifiant : « L’opportun, c’est la révolution numérique ». Ensuite, telles des Madame Soleil prônant l’apocalypse : « A défaut de saisir cette opportunité, notre pays s’engagera durablement dans la voie du déclin. » Le pays en tremble encore.

Chiffres à gogo ou gogos des chiffres ?

S’ensuit une série de chiffres dont aucune source n’est mentionnée : « le dynamisme de ce secteur (numérique, NDLR) n’est plus à prouver. Il est à l’origine du quart des créations d’emplois en France ces quinze dernières années. » Sachant que le taux de turn-over moyen est de 15% en SSII montant même à plus de 20% pour certaines comme Groupe Open qui est dirigée par un certain Mamou-Mani Guy, les créations d’emplois sont certes légions mais combien en création nette et non en remplacement de personnel ?

« Il (le secteur numérique, NDLR) est un formidable vecteur de croissance : il y contribue à hauteur de 25% en France ». Toujours pas de source pour cette affirmation. Quoiqu’il en soit, s’il y a bien une seule chose qui croît dans le secteur, ce sont les salaires des dirigeants. Les salariés récoltent de modestes augmentations de salaires et leurs participation et intéressement sont réduits à la portion congrue, à l’image de ceux d’un certain Groupe Open.

Patronat de seconde zone

« Il est temps de donner ses lettres de noblesse à un secteur dont le potentiel a été négligé par la classe politique et ses élites économiques », écrivent encore nos joyeux drilles. C’est que côté histoire, ils ont déjà oublié la leur. Historiquement, les SSII sont les appendices de grands groupes qui se sont séparés de leur développement informatique. Elles ont ainsi pris une place particulière dans le système industriel : elles sont les sous-traitants de la banque, l’énergie, le commerce, l’aéronautique, etc.

Et cela constitue un problème car le secteur numérique est intrinsèquement lié à l’industrie et constitue même une de ses variables d’ajustement. C’est pourquoi, sur son blog, Guy Mamou-Mani se sent obligé de répondre à Clara Gaymard, la patronne de General Electric France, groupe formé au XIXème siècle. Celle-ci confiait au Figaro (05/10/2011) sa vision des choses :« Je me suis toujours inscrite en faux contre l’idée qu’un pays mature doit passer de l’agriculture à l’industrie et de l’industrie aux services » parlant de « l’économie de l’immatériel » ce qui a  piqué le patron du Syntec numérique au vif. Mais faut-il rappeler à l’ami Guy que des sociétés de services ne peuvent, par nature, qu’être au service de ses clients ?

On le comprend bien, le patronat numérique ne sait pas comment trouver sa légitimité dans la Nomenklatura patronale. Leurs sociétés ne sont pas nées ex-nihilo, elles sont le fruit d’une industrie en changement qui, aujourd’hui encore, garde la main sur l’essentiel. Que pèse un Guy Mamou-Mani (Groupe Open), un Maurice Ricci (Akka Technologie) ou un Simon Azoulay (Alten) face à un Bernard Arnault, un Francis Bouygues  ou un Arnaud Lagardère ? Il reste un long chemin pour que les premiers puissent jouer dans la cour des grands des seconds, si encore ils y jouent un jour. En attendant, les patrons du numérique ne marquent l’Histoire que par leurs petites histoires.

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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