Les nouveaux indésirables

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Le gouvernement prépare le terrain au futur candidat UMP non déclaré en sortant un arsenal de mesures. La circulaire Guéant du 31 mai 2011 relative aux étudiants étrangers en fait partie démontrant la course électorale aux votes de l’extrême droite. Même si elle vient d’être retravaillée à la marge, elle lie travail et immigration, l’argument nauséabond utilisé depuis longtemps par le Front national. Avec leur bac+5, ces nouveaux indésirables manient l’informatique comme naguère leurs aïeux utilisaient le marteau-piqueur.

Hervé* a vingt-six ans et un parcours honorable. Après deux ans à l’université de Provence à Marseille, il est reçu, sur concours, à la prestigieuse ENSEIRB-MATMECA (1), l’une des six écoles d’ingénieurs de l’Institut Polytechnique de Bordeaux (IPB). Il réalise ensuite son stage de fin d’études et décroche, en avril 2011, un contrat à durée indéterminée (CDI) chez Altran, une société de services informatiques. Malgré tout, Hervé se retrouve aujourd’hui sans emploi, relégué au rang des nouveaux parias du monde du travail : « je survis grâce à la solidarité de la communauté protestante », explique-t-il. Étant Camerounais, il tombe sous le coup de la circulaire du 11 mai 2011 co-signée par Claude Guéant, Ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration, et par Xavier Bertrand, Ministre du Travail, de l’Emploi et de la Santé.

Ladite circulaire a comme objet « La maîtrise de l’immigration professionnelle »« le Gouvernement s’est fixé pour objectif d’adapter l’immigration légale aux besoins comme aux capacités d’accueil et d’intégration de la société française » avec comme objectif  « une diminution du flux (…) en adoptant une approche qualitative et sélective ». La Conférence des présidents d’université (CPU) avait réagi à la rentrée : « Cette circulaire est très très grave, car elle peut avoir des conséquences importantes pour notre enseignement supérieur », a déclaré Monsieur Louis Vogel, président de Paris-2 (AFP 21/09/2011). D’après lui, les 280 000 étudiants étrangers, dont 40% de doctorants, sont une « richesse » faisant de la France le troisième pays d’accueil après les États-Unis et l’Angleterre. Devant cette bronca, le gouvernement vient de la retravailler proposant une énième version (à lire ici).

Irrégularisation massive

Le gouvernement a établi une liste de quatorze métiers en tension auxquels les étudiants étrangers peuvent prétendre. Le cas échéant, ne pouvant accéder au statut salarié, ils se retrouvent sans papier, leur employeur étant sommé de privilégier un alter-ego français. « Quand j’ai été embauché en tant qu’étudiant étranger, explique Hervé, je ne pouvais pas effectuer plus de 964 heures de travail par an. J’avais même décidé de ne pas prendre de job étudiant pour ne pas entamer ce quota. » Se rendant en préfecture, il obtient une prorogation de trois mois, « mais Altran a décidé qu’en six mois, j’avais déjà atteint le quota ». Convoqué le 15 novembre par son supérieur, il se voit signifier la suspension de son contrat de travail en attente d’une décision de la préfecture. Trois jours plus tard, il reçoit sa lettre de licenciement. « J’étais chez un client  en mission. Elle n’était pas terminée, j’avais même de la visibilité jusqu’en février 2012 et le client était satisfait de mon travail », se désole-t-il.

« À la mi-décembre 2011, 900 étudiants étrangers étaient recensés via notre site Internet. 222 ont été débloqués et 731 sont en attente ou en refus », explique Meriem Kadari du Collectif du 31 mai. Ce mouvement leur vient en aide et organise une médiatisation de certains cas. « On est loin des promesses du gouvernement nous disant qu’à la fin de l’année tout serait débloqué. On continue à avoir de 80 à 100 nouveaux cas par semaine, c’est énorme ! Et nous ne sommes pas optimistes pour la suite. » Car la politique du chiffre est en marche : « En préfecture, certains se sont entendus dire de revenir en janvier car, le compteur remis à zéro, ils auraient plus de chance. Après, qu’on ne nous dise pas que ce n’est pas une politique de chiffres ! ». Le discours aux préfets de Claude Guéant, le 29 septembre 2011, abonde en ce sens : « la baisse du nombre des changements de statut est insuffisante. Cela doit changer », sermonne le Ministre pour qui les représentants de l’État doivent « expliquer aux chefs d’entreprise, aux établissements d’enseignement supérieur, aux étudiants, la politique suivie, pour éviter les généralisations et les caricatures« . Malheureusement, le ministre n’a pas à forcer le trait pour que sa politique soit caricaturée.

Meriem Kadari assure que tous les cas recensés sont des personnes parfaitement intégrées ayant un CDI. « Nous avons grandi dans un système francophone en allant dans des lycées français. Il était donc logique qu’on vienne en France car nous avons les valeurs occidentales », explique la jeune femme. Et leur venue n’a pas été sans sacrifice. « Ma mère nous a élevé seule mes trois soeurs et moi », raconte Hervé. « Pour pouvoir faire mes études en France, j’ai dû constituer une caution bancaire de quatre millions de francs CFA, soit plus de six mille euros. C’est une somme énorme pour nous ! Ma mère a dû s’endetter par le biais d’une tontine en empruntant de l’argent à des amis afin de proposer le dossier à l’ambassade. À mon arrivée, j’ai dû rétrocéder une partie de cette caution tout en devant subvenir à mes besoins. » Hervé travaille donc en parallèle de ses études dans la restauration et le soutien scolaire : « Je réussissais à subvenir à mes besoins mais c’était ric-rac ! »

«ça fait mal à la France !»

Le patronat a réagi en ordre dispersé à cette circulaire se voyant privé d’une main d’oeuvre bon marché. D’ailleurs, un parallèle historique peut être fait dans la façon qu’il a d’utiliser la population immigrée. Avant l’informatique, l’industrie et le bâtiment étaient des précurseurs en la matière. En octobre 1972, la circulaire Fontanet-Marcellin cadre le recours aux immigrés. Elle « soumet le droit de vivre en France à l’obtention d’un contrat de travail et d’un logement décent. C’est en fait un simple rappel des lois en vigueur, mais comme celles-ci ne sont pas appliquées, le bouleversement est considérable », écrit Erwan Seznec (2). Un an plus tard, le premier choc pétrolier marque un coup d’arrêt à l’immigration professionnelle : « d’indispensables, les travailleurs immigrés deviennent indésirables (…) L’immigration cesse d’être la solution des patrons pour devenir un problème de société », conclut le journaliste. Aujourd’hui, le « problème de société » est utilisé à des fins électorales, l’actuel président de la République reprenant sans vergogne l’analyse frauduleuse de l’extrême droite associant travail et immigration.

Laurent Baudart, secrétaire général du Syntec numérique – syndicat patronal regroupant la plupart des acteurs de l’informatique – explique : « Le syndicat ne s’est pas positionné officiellement car on fait du lobbying de manière discrète. C’est un sujet sensible, la décision est avant tout politique avec les élections de 2012. » D’après lui, quatre mille personnes seraient concernées dans son secteur. « On a encouragé ces jeunes à venir faire leurs études en France. Il faut donc maintenant honorer notre parole car l’enjeu porte sur l’image de notre pays. » Ne s’avançant pas plus loin sur les répercussions économiques, il résume le sujet à la « parole donnée » à ces jeunes.

La direction d’Altran est encore plus discrète refusant tout commentaire. Jean-Pierre Matanovic, délégué syndical CGT, se fait lui plus bavard : « En Île-de-France, on estime que les étudiants étrangers représentent 15% des effectifs, soit entre 400 et 500 personnes. Altran emploie beaucoup d’immigrés car, en théorie, on manque d’informaticiens en France. Ils prennent donc des jeunes issus des anciennes colonies françaises qui sont beaucoup moins payés. » Et dans le bâtiment comme dans l’ingénierie, l’étranger est relégué aux métiers les moins valorisés : « Le client chez qui j’étais a des postes vacants depuis trois ans car il n’arrive pas à embaucher d’ingénieurs pour faire ce travail, explique Hervé. Pendant ma mission on a eu besoin d’un stagiaire. On a donc publié une offre de stage et ce ne sont que des étudiants étrangers qui ont postulé. Les métiers dans lesquels nous évoluons n’intéressent plus les Français. »

Meriem Kadari du Collectif du 31 mai reste pragmatique : « Ce n’est pas une fatalité pour nous car on parle tous trois langues. On a donc aucun souci pour s’intégrer ailleurs. Mais cette attitude du gouvernement fait mal à la France », lance-t-elle. « Par exemple, la Chine a réagit en fermant tous les V.I.E. (volontariat international en entreprise) aux Français car on refuse les leurs. Et maintenant que nous pouvons « rembourser » nos études en payant des impôts, on nous en empêche. Si nous avions su avant de venir qu’on nous demanderait de repartir, on aurait fait notre choix. Nous balancer ça en fin d’année scolaire quand on est diplômé, ça a fait l’effet d’une bombe et ça enlève la confiance qu’on avait dans la France ».

Une analyse  partagée par Hervé pour qui « cette circulaire a des fins électoralistes et son impact est réduit sur le chômage en France. Si on suit la logique, pourquoi ne pas demander à ceux qui travaille depuis dix ans en France de quitter le pays, pourquoi ne s’arrêter qu’en mai ? C’est absurde ! » Le cercle vicieux de la circulaire est lancée comme l’explique Meriem : « Maintenant le mal est fait car les entreprises ont peur et la discrimination se fait directement à l’embauche. À l’entretien, les employeurs demandent la nationalité du candidat, ce qui ne se faisait pas. On ne me l’a jamais demandé et pourtant je ne suis pas blonde aux yeux bleus. Alors qu’ils regardaient uniquement les compétences, désormais ils refusent même de prendre ces jeunes en stage de fin d’études, synonyme d’embauche par la suite. Résultat, les entreprises ne prennent plus d’étrangers. » De quoi réconforter l’électorat de Monsieur Guéant.

DERNIÈRE MINUTE : Hervé vient de recevoir sa régularisation de la part de la préfecture mais se retrouve maintenant sans emploi ayant été licencié au préalable par Altran.

* Le prénom a été changé à la demande du témoin

(1) – École nationale supérieure d’électronique, informatique, télécommunications, mathématique et mécanique de Bordeaux

(2) – Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours sous la direction de Benoît Collombat et David Servenay ; avec Frédéric Charpier, Martine Orange et Erwan Seznec – La Découverte, Paris, 2009.

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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2 commentaires pour Les nouveaux indésirables

  1. Nicolas dit :

    La préférence nationale !

    Claude Guéant chasse sur les terres de Jean-Marie Le Pen.

    En quel honneur, le licenciement par Altran ?

  2. Le licenciement a été motivé par le fait qu’Hervé aurait effectué son quota d’heures (964 heures) sur l’année.

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