Informatique et conditions de travail : lutte des classes technologique (1)

Le Centre d’analyse stratégique (CAS) et la Direction générale du travail (DGT) publient un rapport sur « L’impact des TIC sur les conditions de travail » : un état des lieux précis des conséquences de l’invasion informatique sur le travail. Le premier volet de cette série d’articles est consacrée à la lutte des classes technologique.

Tristan Klein du Centre d’analyse stratégique (CAS) et Daniel Ratier de la Direction générale du travail (DGT) se sont penchés sur « L’impact des TIC sur les conditions de travail » (consultable ici). Un document éclairant pour mieux comprendre comment l’informatique à changer le travail au quotidien. Et , comme dans le champ social, le champ technologique n’échappe pas à la lutte des classes.

TIC = mise sous tension du monde professionnel

Les Technologies de l’information et de la communication (TIC) regroupent l’ensemble des techniques utilisées dans l’informatique, Internet et les télécommunications. Dorénavant incontournables, les « TIC (…)  ont investi le monde du travail depuis plusieurs décennies et l’ont transformé », assurent les auteurs du rapport. La course à la technologie où tout va beaucoup plus vite pour des retours économiques tout aussi rapides a adapté les outils informatiques dans ce sens. « Ceux-ci sont au premier plan des facteurs de changement permanent qui met sous tension le monde professionnel. En effet, les impacts directs ou induits des TIC sur les conditions de travail sont nombreux et variés, à la mesure de la pluralité de leurs fonctions et des contextes de mise en oeuvre. »

Comme à l’époque de la révolution industrielle du XIXème siècle, la révolution numérique a mis au pas les salariés, l’ordinateur et autre smartphone ayant pris la place de la machine-outil. Le rapport énonce aussi : « La dimension économique est également indéniable : l’amélioration des conditions de travail est généralement un facteur de productivité important. » Car, au XIXème comme au XXIème siècle, le profit reste en ligne de mire.

L’inégalité technologique au travail

Le CAS et la DGT estiment qu’en 2011 il y avait 64% des salariés utilisant un matériel informatique « traditionnel ». Ils distinguent même trois profils types d’usagers : les salariés utilisant un matériel informatique devenu « traditionnel » (micro-ordinateur ou terminal) ; les salariés utilisant Internet et la messagerie électronique ; les salariés utilisant d’autres TIC (téléphone mobile, GPS, tablette, Facebook, Twitter, etc.).

Mais, selon leur catégorie socio-professionnelle et le secteur dans lequel ils évoluent, tous les salariés ne sont pas égaux face à la technologie. Les cadres sont en tête des utilisateurs des TIC (93% en 2005) : « Dans les entreprises privées, tous les cadres ou presque utilisent un matériel informatique puisque ce taux dépassait 97 % en 2005. »

Arrivent ensuite les professions intermédiaires (techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise, etc.) avec plus de 81% utilisant les TIC au travail.  « Pour les employés, c’est dans les années 1980-1990 que l’informatique s’est développée le plus rapidement, atteignant 51 % dès 1998 et 54 % en 2005 », explique-t-on. Les ouvriers arrivent loin derrière. Il a fallu attendre les années 2000 pour qu’ils connaissent à leur tour leur révolution technologique. Leur taux d’utilisation est passé de 12 à 20% sur la même période.

Dans ce domaine, le problème de la parité se retrouve inversé : « 62 % des femmes et 57 % des hommes utilisent un matériel informatique à des fins professionnelles ». L’explication est toute trouvée : « Cet écart reflète le fait que la catégorie « employés », dont le taux d’utilisation est beaucoup plus important, compte plus de femmes et la catégorie « ouvriers », dont le taux d’utilisation est faible, plus d’hommes. »

Porosité de la frontière professionnelle/privée

Aujourd’hui, les TIC ne se résument plus aux seuls ordinateurs. Toute une gamme a vu le jour : smartphones, tablettes, GPS, réseaux sociaux (Facebook, Twitter) qui impactent à leur façon le monde du travail. Si ces outils ont un rôle de loisirs dans la sphère privée, ils font leur entrée dans l’entreprise. Par exemple, pour les téléphones mobiles, en 2005, 35 % des salariés avaient à cette époque un usage professionnel de leur téléphone mobile, que celui-ci soit mis à disposition par l’employeur ou qu’il s’agisse de leur téléphone personnel (Enquête Conditions de travail de 2005). Les cadres ont toujours un temps d’avance. En 2010, 48% d’entre eux utilisaient un téléphone mobile fourni par leur entreprise.

Les rapporteurs affirment ainsi : « Cette diffusion a considérablement modifié les conditions de travail et de vie de nombreux salariés, en particulier de ceux faisant partie de professions ou de secteurs ne disposant pas facilement de téléphones fixes : transports, bâtiment et travaux publics, personnel de vente dans les grands magasins, personnel de garde et de surveillance, ateliers de production, etc. » Ainsi, « il faut se rappeler, qu’avant 1995, une grande partie des salariés ne travaillant pas dans des bureaux n’étaient ni directement ni facilement joignables dans la journée en cas d’urgence. En contrepartie, les téléphones mobiles ont contribué de manière pas toujours positive à la porosité de la frontière entre vie familiale et vie professionnelle. »

Et l’arrivée des nouvelles TIC (smartphones, GPS, tablettes, réseaux sociaux) à usage professionnelle n’est peut-être pas qu’un bénéfice. Le rapport émet des doutes : « Ces catégories de TIC ont et vont avoir de nombreux effets sur les conditions de travail. Il est donc urgent d’en recenser et d’en analyser régulièrement (tous les ans) les taux d’utilisation et leurs impacts. »

Des non-utilisateurs à « l’hypo-technologie »

Les rapporteurs préviennent : « Si la diffusion des TIC est spectaculaire, il faut combattre l’affirmation très répandue selon laquelle « tous les salariés utilisent un micro-ordinateur et Internet ». Le taux d’utilisation des TIC – et donc de non-utilisation – varie beaucoup selon la catégorie socioprofessionnelle et le niveau de diplôme des salariés, selon les métiers et selon les secteurs d’activité sachant que, là encore, nous ne disposons que de chiffres concernant l’utilisation de l’ordinateur et de l’Internet. »

Ainsi, l’invasion informatique touche tout le monde y compris ces « non-utilisateurs ». « Huit à neuf millions de salariés sont non utilisateurs de matériel informatique pour des raisons professionnelles. » Si les non-utilisateurs sont en baisse, il faut noter que, là aussi,il y a des différences selon les catégories : « 47 % des employés et 81 % des ouvriers non qualifiés, mais 7 % des cadres supérieurs étaient des non-utilisateurs de matériel informatique ».

Pour les utilisateurs, les entreprises font face à de nombreuses données informatisées qu’il faut traiter toujours plus vite. Alors, elles auront plutôt à gagner à modérer les TIC. « Il est probable que, malgré la pression constante de la « modernisation », les entreprises maintiendront et créeront des métiers « hypo-technologiques » ou « sans abus de technologies » car cela répondra à leurs besoins mais aussi à ceux des individus qui ne veulent ou ne peuvent pas utiliser ces technologies », expliquent les rapporteurs.

Pour conclure ce premier volet de l’impact des TIC sur les conditions de travail, le CAS et la DGT mettent en garde : « Dans les dix ans, tous les non-utilisateurs ne deviendront pas des utilisateurs, mais c’est dans les secteurs actuellement les moins équipés qu’il faudra être le plus attentif aux problèmes de formation et d’adaptation des conditions de travail. » Formation pour éviter l’exclusion de ceux qui sont moins à l’aise avec les TIC et « hypo-technologie » – c’est-à-dire « sans abus de technologies » – sont « les enjeux majeurs des prochaines années ». La lutte des classes est donc aussi résolument technologique.

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A propos Nicolas Séné

Nicolas Séné, journaliste indépendant spécialisé dans les questions sociales, a recueilli une foule de témoignages. Il démontre, exemples vécus à l’appui, comment les cadres des SSII sombrent d’année en année dans un marasme professionnel, moral et personnel de plus en plus profond. Un malaise nouveau, typique du capitalisme actuel, dont personne ne semble avoir encore pris la mesure.
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