Groupe Areva : chronique d’une dégradation sociale annoncée

Le pourfendeur du « monde de la finance » va-t-il privilégier le profit ou la vie sociale dans le groupe Areva ?

Alors que le nouveau président de la République a maintenant pris ses fonctions et que l’Assemblée nationale doit être renouvelée ce week-end, le débat autour du fleuron nucléaire français Areva est passé en arrière plan. Pourtant, les restructurations sont au programme et c’est Euriware, sa filiale en ingénierie informatique, qui est passe d’en faire les premier frais.

Sujet passionnel s’il en est, le débat sur le nucléaire est passé à l’arrière plan dans ce contexte d’élections législatives qui va voir l’Assemblée nationale se renouveler ce week-end. Pourtant, quelques mois plus tôt, l’actualité était brûlante. Entre un accord Verts-PS avant la présidentielle (à lire ici) – avec l’objectif de passer à 50% d’énergie atomique en 2025 – et un plan de restructuration chez le géant Areva avec des craintes sur la vie sociale du groupe (à lire ici), le nucléaire occupait tous les esprits.

Concernant la restructuration, Euriware, la filiale informatique d’Areva, semble bien être aux premières loges. Les syndicats ont déjà pourtant alerté à plusieurs reprises. D’abord, lors des « stress-test » post-Fukushima (à lire ici), puis lors d’une grève historique dans le groupe en janvier dernier qui n’a eu que très peu de retour médiatique. Pourtant, le démantèlement d’Areva est en ligne de mire (à lire ici). Les syndicats voient aujourd’hui leurs craintes confirmées suite à la publication d’un rapport d’expertise du cabinet Technologia. Pour la CGT Euriware, les conclusions sont claires : la restructuration envisagée, c’est « Danger pour les salariés ».

Inventaire à la Prévert

Malgré des avis négatifs des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et du Comité central d’entreprise (CCE), la direction a quand même les mains libres pour appliquer son plan de réorganisation. « Au prix des conditions de travail et de santé des salariés, pour le bénéfice de notre actionnaire principal bien entendu », souligne la CGT. Par exemple, en analysant les risques psychosociaux, le constat de Technologia est sans appel. Sur « les exigences au travail », le constat est qu’ils « vont augmenter ». « La charge émotionnelle » ? « Structure sous pression », affirme le cabinet d’études. « L’autonomie et les marges de manœuvre » ? Elles « vont être réduites ». « Les rapports sociaux et les relations de travail » ? « Peu de soutiens managers & collègues ». « Les conflits de valeur » ? « Perte d’intérêt du travail », affirme Technologia. Enfin, sur « l’insécurité économique », le cabinet assure qu’« elle est présente ». Technologia fait un véritable inventaire à la Prévert des conséquences de la réorganisation chez Euriware.

Profits versus salariés

Et les experts du cabinet d’enfoncer le clou dans leurs conclusions : « sur tous les axes d’importants facteurs de risques ayant tendance à s’accroître sous les effets combinés de la réorganisation et des objectifs économiques ». Car le profit semble bien au cœur du problème. Ainsi, alors que la CGT rappelle que « la direction (…) affirme depuis début janvier que ce projet n’aura aucun impact sur les conditions de travail », ces propos se voient très vite infirmés : « Une partie des conséquences préjudiciables aux salariés est en grande partie induite par les enjeux de réductions des coûts de production notamment en infogérance groupe. A ce propos, les affirmations de la Direction selon lesquelles aucune conséquence n’est à craindre pour la plupart des salariés et qu’aucun outil supplémentaire ne serait à déployer ne sont pas corroborées par l’analyse. »

La restructuration est même au cœur de la stratégie économique du groupe Areva concernant Euriware. Ainsi, Technologia assure que « l’équilibre économique du projet ne semble pouvoir être atteint que si la baisse des coûts exigés par le groupe est appliquée directement sur la masse salariale ou en agissant sur le recours à des prestataires extérieurs (intérim, SSII). »

Déni généralisé

Si Technologia critique – « Finalement, le diagnostique fait par le cabinet Technologia aboutit une aggravation des risques psychosociaux sur l’ensemble des dimensions retenues par les experts des RPS (risques psychosociaux, ndlr) », le cabinet avance aussi des propositions : « Les préconisations du cabinet visent tout d’abord à éviter le déni des conséquences prévisibles de la réorganisation et engage l’entreprise à anticiper les RPS sur tous les corps de métiers. »

Si le déni est du côté de la direction, le sera-t-il aussi chez les dirigeants politiques ? Le groupe Areva, dont Euriware est une filiale, est détenu à 73,03% par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), organisme public, et à 10,17% par l’État (à lire ici). Alors, le nouveau chef de l’État qui, en tant que candidat, pourchassait le profit, corollaire de la finance, en clamant que son « adversaire, c’est le monde de la finance » (discours du Bourget à relire ici ou à revoir ici), va-t-il faire passer les exigences sociales avant le profit ? Le débat sur la vie sociale du nucléaire n’a pas fini de rayonner.

 

 

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« Le plan de bataille des financiers »

En ces temps d’élections présidentielles, le débat s’est largement porté sur l’économie et son corollaire : la finance. Alors que les citoyens français s’apprêtent à s’exprimer dans les urnes pour élire leur prochain Président de la République, le petit monde de la finance prépare déjà l’avenir. En ligne de mire : « tromper le peuple français » et casser « le fameux CDI ».

Suite à un article publié par Reporterre, François Ruffin, reporter à Là-bas si j’y suis sur France Inter et rédacteur en chef de Fakir, est parti à la rencontre de Nicolas Doisy, « chief economist » de Cheuvreux, le « premier broker indépendant en actions européennes ». Un entretien à mettre entre toutes les mains des salariés français…

La vidéo d’Olivier Azam pour les Mutins de Pangée à regarder ici

La traduction du texte de Cheuvreux à lire ici

Pour un autre discours autour de l’économie, les émissions de Là-bas si j’y suis à réécouter sans modération ici

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L’informatique, porte d’entrée du privé

Les bâtiments du CNRS de Montpellier

La recherche française subit elle aussi les assauts des restructurations avec la menace du démantèlement des établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST). Cas d’école avec le CNRS de Montpellier où la privatisation passe par une externalisation de l’informatique.

Article publié sur le site de Friture, média des possibles dans le Grand Sud,  dans le cadre d’un dossier sur la réforme de l’université.

Le CNRS, l’Inria, l’Inserm, le Cemegref et l’IRD sont des établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) dont l’organisation est remise en question. Les syndicats s’inquiètent des restructurations en cours et de l’externalisation de certains métiers, dont ceux de l’informatique. Ainsi, un communiqué commun en soutien aux personnel du CNRS de Montpellier, relayé par le réseau Sauvons l’université, rappelle la demande faite le 22 octobre 2010 à l’inspecteur général de l’administration par François Fillon. Le Premier ministre lui demandait d’examiner « l’efficacité et l’efficience des fonctions supports des organismes suivants : l’Inra, le CNRS, l’Inserm, l’Inria et le Cirad ». Par exemple, au CNRS, les délégués régionaux devaient faire remonter les informations le 7 janvier dernier concernant « la description du potentiel en ressources humaines de l’établissement sur les principales fonctions supports ».

Les fonctions dites supports concernent essentiellement l’informatique qui gère au quotidien les réseaux des EPST. « Et avec la RGPP (révision générale des politiques publiques, ndlr), ils les compressent ! », s’indigne Josiane Tack du SNTRS-CGT du CNRS de Montpellier. Les syndicats lancent donc un cri d’alarme : « Ainsi la politique conjuguée de la révision générale des politiques publiques (RGPP), de la rigueur budgétaire et du grand emprunt (…) aura pour conséquence une restructuration de toute la recherche publique avec des « mutualisations », externalisations et suppressions de postes. Elle s’accompagnera d’une augmentation de la précarité, d’une paupérisation croissante de nombreuses équipes et de l’abandon de champs disciplinaires ne rentrant pas dans le cadre étroit du pilotage par les appels d’offre. » Une crainte déjà concrétisée comme l’explique Josiane Tack : « Je travaille dans un laboratoire de géologie à l’université de Montpellier. La politique, c’est de mettre l’argent sur des grands projets en dépouillant les laboratoires qui ont des soutiens de base dont la moitié a été perdue en trois ans. Les chercheurs n’ont d’autre choix que d’aller chercher de l’argent en répondant aux appels d’offres comme l’Idex. S’ils le décrochent, ça reste pour eux et l’argent n’est pas redistribué. On met donc des gens en compétition et à très court terme, on n’aura plus les moyens de travailler. » Et en tant qu’informaticienne, Josiane Tack est aux premières loges de la réorganisation.

Les services informatiques des EPST semblent la porte d’entrée de la privatisation de la recherche française. Dans un document (« Évolutions de la structuration es ressources informatiques dans les EPST : comment les réorganisations en cours préfigurent une externalisation massive de l’informatique »), les syndicats ont constaté que dans les EPST : « les postes d’informaticiens “de terrain“ que sont les ASR (Administrateurs de systèmes et réseaux) sont les premiers dans la ligne de mire des restructurations ». Tout commence en 1993 avec une application brutale pour les personnels : « la précarisation s’accompagne, dès 1993, de méthodes douteuses de gestion du personnel, fondées sur le jeu de la carotte et du bâton : mutations arbitraires, pressions sur les primes pour les fonctionnaires et sur le renouvellement des contrats pour les CDD, sans jamais de traces écrites ». En clair, la direction du CNRS applique les méthodes du privé avant de lui en confier une partie de son informatique. En 1997, des sociétés de services informatiques – Stéria, C.G.I. et Sopra – décrochent trois marchés de soutien. « Cette sous-traitance vise, selon les termes mêmes de F. Vadrot, directeur du service, “à externaliser la réalisation, l’exploitation courante et la maintenance des applications dont la DSI (Direction du système d’information, ndlr) a la responsabilité ». Les personnels dont le travail a été sous-traité sont alors réaffectés en interne sur d’autres fonctions et ceux en CDD sont remerciés.

Les données des salariés du CNRS sous-traitées à l’étranger

La sous-traitance n’a pas que des effets sur le personnel. Les tâches sous-traitées impliquent qu’un ensemble de données du CNRS se retrouvent dans les mains du privé. Ainsi, le 17 décembre 2009, le CNRS a attribué la maintenance et l’infogérance de son système d’information à Capgemini, Logica et Bull pour un contrat total de 48 millions d’€. Ces sociétés se retrouvent avec toutes les informations relatives à la comptabilité, au budget, aux paies et aux salariés. Le SNTRS-CGT s’en est ému titrant un communiqué ainsi : « Le CNRS délocalise les données personnelles de ses salariés à l’étranger ! ». Ces entreprise ont effectivement des filiales au Maroc, ce qui a même été une condition d’attribution du marché d’après les syndicats. « Il s’agit d’une décision inédite qui permet de sortir du pays les données personnelles de 32 000 salariés gérés par l’État », assure le SNTRS-CGT. Le CNRS, premier organisme public de recherche, est précurseur en la matière s’agissant de personnel de la Fonction Publique. Le syndicat s’inquiète donc légitimement : « Faut-il menacer l’intégrité du patrimoine français, au nom de la réforme de l’État ? ». Pour lui, « cette logique met en cause la sécurité nationale ».
Tout comme l’enseignement supérieur, la recherche est donc sommée de faire des économies et de se réorganiser en faisant toujours plus appel au privé. Une application mettant en péril l’essence même d’un secteur qui fait figure de trésor national.

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Tribune libre du MUNCI : « Tintin chez les informaticiens »

L’organisation professionnelle des informaticiens, le MUNCI, m’a ouvert ses colonnes pour une tribune libre. J’y aborde ma vision du secteur informatique depuis la sortie de mon livre en octobre 2010 dans : « Tintin chez les informaticiens ».

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Informatique et conditions de travail : Big Brother au bureau (2)

DRCe deuxième article consacré au rapport conjoint du Centre d’analyse stratégique (CAS) et de la Direction générale du travail (DGT) sur « L’impact des TIC sur les conditions de travail » s’intéresse au rythme et au contrôle du travail. Ou quand l’informatique utilisée à des fins managériales prédéfinies invite Big Brother au bureau.

Le chapitre 4 du rapport sur « L’impact des TIC (technologies de l’information et de la communication, NDLR) sur les conditions de travail » est consacré aux « Impacts des TIC sur les rythmes, l’autonomie et le contrôle du travail ». Après la lutte des classes technologique (à lire ici), l’utilisation de l’informatique peut renforcer le contrôle du salarié tout en intensifiant son travail. Sous l’œil du Big Brother managérial, le subordonné est renvoyé au rang de tâcheron numérique.

Taylorisme informatique

« Les TIC jouent plutôt ici le rôle d’un outil venant équiper finement les normes de productivité, les visées managériales, la mise en concurrence et le volume de l’activité. De même, les TIC viennent enrichir la panoplie des outils de contrôle », écrivent Romain Chevallet et Frédéric Moatty, les rédacteurs de ce quatrième chapitre. Ils ne pointent pas ici l’informatique en elle-même mais son utilisation dévoyée par des dirigeants en mal d’intensification du travail pour de meilleurs profits et obsédé par le contrôle de leurs petites mains. C’est cette utilisation-là qui a conduit « à mettre en accusation les TIC dans la dégradation des conditions de travail ». Pour eux, « les TIC étant un moyen d’accomplissement du travail, elles sont rarement par elles-mêmes – à l’exception notable de l’augmentation des pannes – la cause unique et directe des évolutions des conditions de travail. »

Le premier effet des technologies d’information et de communication porte donc sur l’intensification du travail. Une première intensification est quantitative « correspond(ant) à une logique industrielle taylorienne d’accélération des rythmes de travail ». La seconde, qualitative, correspond à l’ajout à cette logique quantitative d’un impératif de flexibilisation productive en lien avec les aléas de la demande. On parle alors d’intensification du travail lorsque les « contraintes industrielles » se conjuguent aux « contraintes marchandes » », disent encore les auteurs.

Un  facteur entre alors dans la danse : l’immédiateté. « Un premier aspect des rythmes de travail tient à la réponse aux demandes internes ou externes à satisfaire immédiatement. » Les outils informatiques comme la messagerie ont renforcé le côté immédiat où le toujours-plus-vite doit primé quitte à rogner sur la qualité de la réponse.

Les nouveaux OS

Des métiers souffrent de cet usage outrancier de l’informatique : les téléopérateurs et les préparateurs de commandes. D’après les auteurs, les premiers sont « soumis à des exigences strictes de respect de durée d’appels, de temps de pause entre deux appels et, simultanément, de qualité de la relation. » Toute l’organisation du travail est définie par les outils informatiques : « mesure de la durée des conversations, imposition d’un rythme par composition automatique du numéro et affichage d’un grand nombre d’informations sur l’écran ». Dans le même temps, « le dispositif permet la double écoute, la conversation pouvant être écoutée par le superviseur et par le représentant de l’entreprise donneuse d’ordre (en cas de sous-traitance) ». Les conséquences portent alors sur « l’autonomie du salarié (qui) est réduite précisément par l’impossibilité – ou la grande difficulté – dans laquelle il se trouve de réguler les dimensions structurantes de son rythme de travail. »

Les préparateurs de commandes ont aussi vu leur quotidien professionnel changer avec l’informatique. Avec la mise en place du « voice picking », « la modélisation du process à travers des scripts rigides conduit à optimiser les opérations du point de vue du
système au mépris des savoir-faire accumulés par les opérateurs. » L’homme doit alors s’adapter toujours plus à la machine. Rien n’a vraiment changé depuis le XIXème siècle où l’extension de la machine vapeur a considérablement intensifié le travail. La machine, toujours présentée comme un progrès pour le travail humain, devient alors le nouveau maître, l’homme devant mettre genou à terre.

Intensification des maladies professionnelles

Ce nouveau cadre de travail d’intensification des tâches n’est pas sans conséquence. D’après les auteurs, « l’accélération des rythmes dans certains secteurs comme ceux de la logistique, du transport, de l’industrie va potentiellement accroître les cadences de travail et se traduire par des manutentions plus fréquentes, des gestes plus rapides, une répétitivité plus forte. Le risque d’exposition aux TMS (troubles musculo-squelettique, NDLR) augmente alors, de même que les risques d’accidents du travail liés aux chutes, aux coupures… » Le stress va aussi s’accroître car « le rythme imposé par une cadence machinique crée une dépendance organisationnelle : pression temporelle forte et faible latitude décisionnelle pour agir. »

Les métiers dits manuels ne sont pas les seuls concernés. Tout le pan du secteur tertiaire subit aussi de plein fouet l’évolution des TIC où les utilisateurs sont plus nombreux : « l’augmentation du rythme de travail (sollicitations plus nombreuses, immédiateté, surcharge informationnelle, etc.) accroît le risque de stress et la fréquence des situations de débordement mais limite aussi l’entraide et agit négativement sur les formes de soutiens collectifs et managériaux, voire délite les collectifs eux-mêmes. Les effets sur la santé sont alors la fatigue, l’énervement, l’irritation, et vont jusqu’à la décompensation et la perte de repères. » Aux côtés des TMS, ce sont les facteurs psycho-sociaux qui se trouvent alors en bonne place.

« La confiance, c’est bien. Le contrôle, c’est mieux »

Le contrôle n’est pas nouveau dans le monde de l’entreprise. C’est juste que « les TIC offrent (…) des modalités de contrôle inédites et performantes qui s’ajoutent ou se substituent à celles qui existent déjà. Mais si les TIC viennent enrichir la panoplie des outils de contrôle, elles n’en sont généralement pas à l’origine », poursuivent les auteurs. Finalement, les TIC ne sont venues qu’ « outiller parfois la mise en place des procédures qualité pour mieux satisfaire aux exigences de traçabilité. »

L’adage « La confiance, c’est bien. Le contrôle, c’est mieux » prend alors tout sons sens car, comme insistent les auteurs : « Si les TIC offrent de multiples possibilités pour tracer l’activité de travail, c’est bien le contexte organisationnel et managérial qui explique l’usage des outils et des formes de contrôle (Rosanvallon, 2009). Le management a le choix d’utiliser les technologies des fins de contrôle ou de favoriser l’autonomie et la responsabilité des opérateurs. » Et bien souvent, le choix semble vite fait.

Le problème d’un Big Brother tout puissant agit sur la motivation des troupes. « Ces formes de contrôle peuvent également agir négativement sur l’engagement au travail, et sur la motivation, dans la mesure où elles sont perçues comme un manque de confiance de l’employeur. » Cette jolie mise en place de gardes chiourmes informatiques est intrusive : « la transparence des résultats individuels, obtenus par les membres d’une
équipe (parfois en temps réel) est souvent utilisée et permise par les TIC afin de
stimuler la performance. Mais dans certains contextes d’organisation et de management (équipe autonome, lean management), elle conduit à un mécanisme de pression par les pairs (peer pressure), par l’intensification de la concurrence entre les équipes mais aussi par le renforcement du contrôle du groupe sur les personnes. »

Un travail intensifié et un contrôle permanent  retire alors l’adhésion des subordonnés au projet d’entreprise. L’apothéose est souvent vécu dans les multinationales. Noam Chomsky ne parle-t-il pas d’elles comme des « tyrannies privées » et des « institutions totalitaires » où leur pouvoir se joue en dehors de tout contrôle démocratique. « Big Brother is watching you » au boulot…

 

 

 

 

 

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Informatique et conditions de travail : lutte des classes technologique (1)

Le Centre d’analyse stratégique (CAS) et la Direction générale du travail (DGT) publient un rapport sur « L’impact des TIC sur les conditions de travail » : un état des lieux précis des conséquences de l’invasion informatique sur le travail. Le premier volet de cette série d’articles est consacrée à la lutte des classes technologique.

Tristan Klein du Centre d’analyse stratégique (CAS) et Daniel Ratier de la Direction générale du travail (DGT) se sont penchés sur « L’impact des TIC sur les conditions de travail » (consultable ici). Un document éclairant pour mieux comprendre comment l’informatique à changer le travail au quotidien. Et , comme dans le champ social, le champ technologique n’échappe pas à la lutte des classes.

TIC = mise sous tension du monde professionnel

Les Technologies de l’information et de la communication (TIC) regroupent l’ensemble des techniques utilisées dans l’informatique, Internet et les télécommunications. Dorénavant incontournables, les « TIC (…)  ont investi le monde du travail depuis plusieurs décennies et l’ont transformé », assurent les auteurs du rapport. La course à la technologie où tout va beaucoup plus vite pour des retours économiques tout aussi rapides a adapté les outils informatiques dans ce sens. « Ceux-ci sont au premier plan des facteurs de changement permanent qui met sous tension le monde professionnel. En effet, les impacts directs ou induits des TIC sur les conditions de travail sont nombreux et variés, à la mesure de la pluralité de leurs fonctions et des contextes de mise en oeuvre. »

Comme à l’époque de la révolution industrielle du XIXème siècle, la révolution numérique a mis au pas les salariés, l’ordinateur et autre smartphone ayant pris la place de la machine-outil. Le rapport énonce aussi : « La dimension économique est également indéniable : l’amélioration des conditions de travail est généralement un facteur de productivité important. » Car, au XIXème comme au XXIème siècle, le profit reste en ligne de mire.

L’inégalité technologique au travail

Le CAS et la DGT estiment qu’en 2011 il y avait 64% des salariés utilisant un matériel informatique « traditionnel ». Ils distinguent même trois profils types d’usagers : les salariés utilisant un matériel informatique devenu « traditionnel » (micro-ordinateur ou terminal) ; les salariés utilisant Internet et la messagerie électronique ; les salariés utilisant d’autres TIC (téléphone mobile, GPS, tablette, Facebook, Twitter, etc.).

Mais, selon leur catégorie socio-professionnelle et le secteur dans lequel ils évoluent, tous les salariés ne sont pas égaux face à la technologie. Les cadres sont en tête des utilisateurs des TIC (93% en 2005) : « Dans les entreprises privées, tous les cadres ou presque utilisent un matériel informatique puisque ce taux dépassait 97 % en 2005. »

Arrivent ensuite les professions intermédiaires (techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise, etc.) avec plus de 81% utilisant les TIC au travail.  « Pour les employés, c’est dans les années 1980-1990 que l’informatique s’est développée le plus rapidement, atteignant 51 % dès 1998 et 54 % en 2005 », explique-t-on. Les ouvriers arrivent loin derrière. Il a fallu attendre les années 2000 pour qu’ils connaissent à leur tour leur révolution technologique. Leur taux d’utilisation est passé de 12 à 20% sur la même période.

Dans ce domaine, le problème de la parité se retrouve inversé : « 62 % des femmes et 57 % des hommes utilisent un matériel informatique à des fins professionnelles ». L’explication est toute trouvée : « Cet écart reflète le fait que la catégorie « employés », dont le taux d’utilisation est beaucoup plus important, compte plus de femmes et la catégorie « ouvriers », dont le taux d’utilisation est faible, plus d’hommes. »

Porosité de la frontière professionnelle/privée

Aujourd’hui, les TIC ne se résument plus aux seuls ordinateurs. Toute une gamme a vu le jour : smartphones, tablettes, GPS, réseaux sociaux (Facebook, Twitter) qui impactent à leur façon le monde du travail. Si ces outils ont un rôle de loisirs dans la sphère privée, ils font leur entrée dans l’entreprise. Par exemple, pour les téléphones mobiles, en 2005, 35 % des salariés avaient à cette époque un usage professionnel de leur téléphone mobile, que celui-ci soit mis à disposition par l’employeur ou qu’il s’agisse de leur téléphone personnel (Enquête Conditions de travail de 2005). Les cadres ont toujours un temps d’avance. En 2010, 48% d’entre eux utilisaient un téléphone mobile fourni par leur entreprise.

Les rapporteurs affirment ainsi : « Cette diffusion a considérablement modifié les conditions de travail et de vie de nombreux salariés, en particulier de ceux faisant partie de professions ou de secteurs ne disposant pas facilement de téléphones fixes : transports, bâtiment et travaux publics, personnel de vente dans les grands magasins, personnel de garde et de surveillance, ateliers de production, etc. » Ainsi, « il faut se rappeler, qu’avant 1995, une grande partie des salariés ne travaillant pas dans des bureaux n’étaient ni directement ni facilement joignables dans la journée en cas d’urgence. En contrepartie, les téléphones mobiles ont contribué de manière pas toujours positive à la porosité de la frontière entre vie familiale et vie professionnelle. »

Et l’arrivée des nouvelles TIC (smartphones, GPS, tablettes, réseaux sociaux) à usage professionnelle n’est peut-être pas qu’un bénéfice. Le rapport émet des doutes : « Ces catégories de TIC ont et vont avoir de nombreux effets sur les conditions de travail. Il est donc urgent d’en recenser et d’en analyser régulièrement (tous les ans) les taux d’utilisation et leurs impacts. »

Des non-utilisateurs à « l’hypo-technologie »

Les rapporteurs préviennent : « Si la diffusion des TIC est spectaculaire, il faut combattre l’affirmation très répandue selon laquelle « tous les salariés utilisent un micro-ordinateur et Internet ». Le taux d’utilisation des TIC – et donc de non-utilisation – varie beaucoup selon la catégorie socioprofessionnelle et le niveau de diplôme des salariés, selon les métiers et selon les secteurs d’activité sachant que, là encore, nous ne disposons que de chiffres concernant l’utilisation de l’ordinateur et de l’Internet. »

Ainsi, l’invasion informatique touche tout le monde y compris ces « non-utilisateurs ». « Huit à neuf millions de salariés sont non utilisateurs de matériel informatique pour des raisons professionnelles. » Si les non-utilisateurs sont en baisse, il faut noter que, là aussi,il y a des différences selon les catégories : « 47 % des employés et 81 % des ouvriers non qualifiés, mais 7 % des cadres supérieurs étaient des non-utilisateurs de matériel informatique ».

Pour les utilisateurs, les entreprises font face à de nombreuses données informatisées qu’il faut traiter toujours plus vite. Alors, elles auront plutôt à gagner à modérer les TIC. « Il est probable que, malgré la pression constante de la « modernisation », les entreprises maintiendront et créeront des métiers « hypo-technologiques » ou « sans abus de technologies » car cela répondra à leurs besoins mais aussi à ceux des individus qui ne veulent ou ne peuvent pas utiliser ces technologies », expliquent les rapporteurs.

Pour conclure ce premier volet de l’impact des TIC sur les conditions de travail, le CAS et la DGT mettent en garde : « Dans les dix ans, tous les non-utilisateurs ne deviendront pas des utilisateurs, mais c’est dans les secteurs actuellement les moins équipés qu’il faudra être le plus attentif aux problèmes de formation et d’adaptation des conditions de travail. » Formation pour éviter l’exclusion de ceux qui sont moins à l’aise avec les TIC et « hypo-technologie » – c’est-à-dire « sans abus de technologies » – sont « les enjeux majeurs des prochaines années ». La lutte des classes est donc aussi résolument technologique.

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Mamounimous piège une journaliste de France-Inter

Mamounimous et sa clique d'Anonymous patronaux

Aujourd’hui, France-Inter consacre une partie de ses émissions à l’élection présidentielle avec comme thème : « faut-il augmenter le temps de travail à 37h? » Pour cela, l’équipe du 7/9 de la radio publique est allé interviewé un patron d’une société de services informatiques. Et, pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Groupe Open. Guy Mamou-Mani y est présenté comme son co-président (chronique à écouter ici). En véritable Aonymous patronal, il a caché son mandat syndical à son interlocutrice, la journaliste Marion L’Hour, qui semble ne pas savoir qu’il est surtout président du Syntec numérique, soit LE représentant de toute une profession : les patrons du numérique. Bien caché derrière son masque, Mamounimous a réussi encore une fois une belle opération médiatique.

On y apprend d’abord que Mamounimous rencontre les candidats à l’élection présidentielle. Marion L’Hour, sa victime du jour, l’a retrouvé campé « derrière son bureau » alors qu’ « il y a peu, il a participé à une discussion avec Hervé Morin, promoteur des 37 heures. Mais quand on évoque cette mesure, le patron s’enflamme », explique la journaliste inconsciente du piège dans lequel elle vient de tomber. «Ces gens-là ont des propositions à l’emporte-pièce ! Personne n’imagine ce que ça veut dire pour notre industrie. D’ailleurs, personne ne nous a posé la question, ils ont d’autres préoccupations. Or, notre industrie devrait être une de leur première préoccupation », brûle-t-il avant de lâcher, incandescent : « C’est celle qui crée le plus d’emplois ».

Mamounimous assène des contre-vérités

Mamounimous reste persuadé que son secteur est LE plus performant créant le plus d’emplois. Une donnée à relativiser quand on voit comment il triture les chiffres officiels pour parer l’informatique de toutes les vertus (à lire ici). Mais, au micro de la journaliste d’Inter, il ne se vante pas de la gestion douteuse des ressources humaines dans les sociétés qu’il représente au Syntec numérique (à lire ici). Et encore moins de la pitoyable gestion de ses propres salariés qu’il a utilisé comme de véritables variables d’ajustement au sein de Groupe Open (à lire ici et aussi ). Mais Mamounimous n’en est pas à son coup d’essai car il est connu pour  faire régulièrement son cinéma sur le sujet (à lire ici).

Mamounimous et sa clique du patronat informatique n’a qu’un objectif : réduire à néant l’actuel Code du travail. Ainsi, dans son commentaire, la journaliste répète ce qu’elle semble avoir entendu lors de sa rencontre avec Guy Mamou-Mani : « Groupe Open emploie surtout des cadres sans horaires fixes ». Une légende qui voudrait qu’un cadre travaille complètement en dehors des clous du Code du travail, ne comptant jamais ses heures. C’est faux ! D’ailleurs, pourquoi donc venir dans une société employant majoritairement des cadres pour parler temps de travail s’ils sont censés n’en respecté aucun ? Rappelons que le temps légal en France est de 35 heures par semaine, annualisé et qu’il peut y avoir des pics à 48 heures hebdomadaires. À aucun moment, un cadre n’a à travailler 50 ou même 60 heures par semaine. Pour cela, le cadre doit se référer à la convention collective de son entreprise et à son contrat de travail où tout doit être stipulé dans le détail.

Où sont les informaticiens chez Groupe Open ?

La chronique se poursuit par l’interview de salariés de chez Groupe Open où, rappelons-le, la majorité sont des ingénieurs informatique. Pourtant, nous n’aurons droit qu’aux réactions de Stéphanie la standardiste et Aurélie la cadre au service communication. Si leurs propos sur la semaine de travail à 37 heures sont intéressants, il aurait été utile d’avoir le sentiment de ces cadres informatiques, a priori concernés par le sujet tourné dans une société de services informatiques. Cela aurait été peut-être l’occasion pour les auditeurs d’Inter d’apprendre que certains sont placés en régie chez le client, procédé illégal au regard du Code du travail. Certains même auraient pu parler de leurs nombreux collègues poussés vers la sortie ces dernières années sans qu’il y ait eu un plan de sauvegarde de l’emploi. Le temps de travail des salariés restant a certainement dû changer un peu.

La conclusion est laissée à Mamounimous : « Le signal (sur la semaine à 37 heures, NDLR) que Monsieur Morin a voulu donner, je pense qu’il est bon. Il veut dire : si on veut aujourd’hui diminuer nos dettes, augmenter les salaires, on a besoin de travailler plus. » Le débat est contenu avec le délégué CGT de Groupe Open : « Une croissance bien répartie, ça passe nécessairement par élargir l’assiette des embauches donc plutôt diminuer la durée du travail. Après laissons le choix aux différents secteurs de pouvoir négocier dans le sens de la baisse entre 31, 32 jusqu’à 34 (heures, NDLR). » La journaliste conclut alors : « Le syndicaliste et son patron s’accordent sur un seul point : plutôt qu’une durée imposée par l’État, ils préfèrent négocier par branche. On se rapproche un peu de ce que prévoit Nicolas Sarkozy. » Et voilà l’affaire rondement menée par Mamounimous, président du Syntec numérique, sa fonction la plus médiatique.

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